Capture d'écran de Jawad Bendaoud, accusé d'avoir hébergé des jihadistes ayant participé aux attentats parisiens du 13 novembre 2015, au moment de son interpellation par la police dans la nuit du 18 novembre à Saint-Denis. (AFP PHOTO/ BFMTV)

Le rire après l'effroi

Bobigny (France) -- Il est "Celui dont on a ri après avoir trop pleuré", comme le dira son avocat. Soupçonné d'avoir fourni une planque à plusieurs jihadistes après les attentats parisiens du 13 novembre 2015, Jawad Bendaoud est devenu la risée des réseaux sociaux et le défouloir d'un pays en deuil.

Au matin du 18 novembre, lors de l'assaut mené à Saint-Denis contre "son" appartement, je l'avais interviewé avant qu'il n'explique naïvement à une TV en continu avoir voulu "rendre service".

Couvrant notamment l'actualité judiciaire au tribunal de Bobigny, j'ai ensuite recroisé à deux reprises le chemin de l'ingérable "Jawad", au cours des deux années où il a été incarcéré à l’isolement.

 

Saint-Denis, 18 novembre 2015 - Rencontre du troisième type

Fleurs sur le trottoir, sablé pour couvrir les taches de sang, près des café A la Bonne Bière et restaurant Casa Nostra, cibles d'une partie des attaques qui ont fait 129 morts et plus de 350 blessés à Paris le 13 novembre 2015. (AFP / Kenzo Tribouillard)

 

Il est environ 4H30 du matin quand la sonnerie du téléphone me tire d'un sommeil agité. Depuis les attentats, les nuits, hachées par les hurlements des sirènes de police, ont été courtes.

Au bout du fil, la voix de ma collègue Pauline Froissart, reporter au service des Informations générales : "Il y a des coups de feu à Saint-Denis, des habitants ont appelé à l'Agence. On ne sait pas ce qui se passe mais il faut que tu y ailles. C'est rue du Corbillon. File, je m'occupe d'appeler le maire".

Une vingtaine de minutes plus tard, je dépasse le Stade de France, frappé lui aussi par les kamikazes, et m'approche en voiture du centre-ville en état de siège. Des barrages sont en train d'être érigés, je tente d'avancer au plus près. Un policier casqué m'arrête et me braque avec son arme. Aveuglée par sa lampe, je lui explique que je suis journaliste mais récolte pour seule réponse un "Casse-toi" sonore.

J'abandonne donc ma voiture et me résigne à un poste d'observation à une centaine de mètres du fameux immeuble. Il y a quelques personnes dans la rue et aux fenêtres, de quoi récolter des témoignages pour alimenter le papier rédigé par mes collègues à Paris. Parmi elles, une jeune femme m'intrigue. Elle s'appelle Hayet, et semble très apprêtée pour cette heure matinale.

Elle était justement rue du Corbillon et a assisté à l'arrivée spectaculaire du Raid, entendu les tirs nourris "comme à la guerre", raconte la "peur".

On ne sait alors pas grand-chose de ce qui se joue rue du Corbillon. Enfin, je ne sais pas grand-chose. Elle un peu plus.

Ça fait déjà plusieurs heures que je traîne dans la rue non loin d'Hayet quand un trentenaire aux cheveux gominés, sacoche en bandoulière, torse bombé et langue bien pendue, déboule et commence à parler avec elle. On entend encore des balles siffler. Il a l'air nerveux, s'approche de moi.

Capture d'écran de Jawad Bendaoud au moment de son interpellation par la police, le 18 novembre 2015 à Saint-Denis, non loin de l'immeuble où les forces de l'ordre ont donné l'assaut contre des jihadistes ayant participé aux attentats parisiens du 13 novembre. La photo a été fournie par la chaîne de télévision le 25 novembre. (AFP PHOTO / BFMTV)

- T'es journaliste?

- Oui, pourquoi?

- T'as des photos des mecs qui sont dans l'appartement?

- Euh... non. Pourquoi?

- Ben, parce que c'est chez moi que les flics sont en train de tout casser.

- Comment ça chez toi?!(Je sors alors mon carnet et commence à noter, d'abord incrédule)

- Un pote m'a demandé de loger des potes à lui. J'ai dit qu'il n'y avait pas de matelas, ils m'ont dit: "C'est pas grave", ils voulaient juste de l'eau et un endroit où faire la prière.

- De l'eau et un endroit où prier? Mais ça t'a pas mis la puce à l'oreille?- Ben non. Mais j'ai rappelé mon ami. Il m'a dit qu'ils venaient de Belgique...

Médusée, je m'éloigne pour appeler le bureau et dicter une dépêche. "C'est pas possible... T'es sûre que c'est vrai?", me demande ma collègue. "Je pense. Le mec a l'air vraiment premier degré. Ecrivons qu'il se présente comme le logeur, on verra bien. Je vais prendre son nom".

Des policiers contrôlent l'accès à un quartier de Saint-Denis où des soldats se déploient, pendant l'assaut dans la rue du Corbillon, le 18 novembre 2015. (AFP / Thomas Samson)

Quand je reviens, il est en train de parler à BFMTV : "On m'a demandé de rendre service, j'ai rendu service, Monsieur". "Je n'étais pas au courant que c'était des terroristes". Il raconte cette fois qu'il ne sait pas d'où "ils" viennent...

Je croise le regard d'un des policiers, qui finit par appeler le jeune homme. J'ai juste le temps de lui demander son nom, qu'il me balance fièrement. Jawad Bendaoud, donc, s'approche du fonctionnaire en râlant car "la police casse tout chez" lui. Il est menotté et embarqué sous le regard de la caméra. La scène est surréaliste.

Je me retourne vers Hayet : "Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire d'appartement sans matelas? C'est vraiment chez lui?" - "Pas tout à fait. En fait c'est une sorte de squat dont il a forcé la porte".

Elle est emmenée à son tour.

Dans les heures qui suivent, nous apprendrons que le jeune homme, "petit caïd" bien connu à Saint-Denis, "homme de main de marchands de sommeil", a déjà été condamné à huit ans de prison pour "coups mortels" sur son meilleur ami.

Le couple passera sept jours et sept nuits en garde à vue, une durée rarissime. A l'issue, elle sera libérée, lui mis en examen et incarcéré pour avoir fourni la planque "en connaissance de cause", selon le procureur de Paris.

 

Tribunal de Bobigny, 26 janvier 2017 - Un pathétique "spectacle"

Croquis d'audience de Jawad Bendaoud (à gauche) le 26 janvier 2017 au tribunal de Bobigny, où il comparaît avec Mohamed Soumah, qui sera lui aussi jugé pour "recel de malfaiteurs terroristes". (AFP / Benoit Peyrucq)

 

Acte II. Cet après-midi de janvier, le tribunal de Bobigny regorge de journalistes. Tout le monde veut voir "Jawad", qui vient encore de faire parler de lui. Cette fois avec des lettres sans queue ni tête, écrites aux juges qui enquêtent sur les attentats depuis la cellule de 9 mètres carrés dont il ne sort quasiment pas depuis maintenant plus d'un an.

Le procès de Jawad Bendaoud, jugé ici pour trafic de cocaïne, a été délocalisé dans la grande salle d'assises, réservée d'ordinaire aux procès criminels. Avant la sonnerie qui marque l'arrivée des juges, ça rigole beaucoup. On attend le spectacle.

Avant l'image, c'est le son qui nous parvient. Celui des cris et des insultes qui montent du dépôt. Les rires continuent. Avec une consœur du Parisien, nous échangeons des regards qui trahissent le même sentiment de malaise.

Capture d'écran d'une page de photos se moquant de Jawad Bendaoud sur le site de partage Pinterest (D.R.)

Les yeux plein de larmes, "il" arrive dans le box ivre de colère. Méconnaissable, avec ses cheveux longs et sa vingtaine de kilos en plus, Bendaoud se débat, insulte et accuse les policiers qui assurent son escorte. "Bande de grosses salopes", "fils de pute, je suis pas un +terro+", "ils m'ont mis des coups de matraque".

Ses avocats tentent en vain de le calmer. Il serre les dents. Puis la logorrhée ordurière repart. La présidente demande sa reconduction au dépôt.

Le procès de "Jawad" se fera donc sans "Jawad". Le spectacle, pathétique, est terminé. Il n'aura duré quelques minutes.

J'ai mal au ventre. D'avoir ri moi aussi des invitations aux "soirées pyjama de Jawad" sur Facebook, des "Ils m'ont demandé si je savais faire des cocktails Molotov, je leur ai dit que j'en savais rien, je suis pas barman". D'avoir aussi jugé un personnage parfois abject dans les PV de ses auditions de garde à vue.

A Bobigny, ses avocats, Marie-Pompéi Cullin et Xavier Nogueras, profitent de cette tribune pour dénoncer un "procès déloyal" - après l'assaut, Bendaoud a dit pour sa défense être un simple dealer, les magistrats l'ont pris aux mots -. Mais aussi son incarcération "à l'isolement le plus total", malgré les préconisations du juge d'instruction d'un retour à des conditions de détention classiques.

Un an de prison ferme est requis. Il prendra huit mois.

On l'ignore mais, pendant ce temps, une autre scène se joue à quelques centaines de mètres, au commissariat de Bobigny, où Bendaoud a été placé en garde à vue. "Outrages" et "menaces sur personnes dépositaires de l'autorité publique". Son "pétage de plombs" au tribunal lui vaudra un nouveau - et énième- procès.

 

Tribunal de Bobigny, 1er juin 2017 - "Stéphane Plaza" et la question de la réinsertion

L'immeuble de Saint-Denis où s'étaient cachés des membres de la cellule jihadiste, photographié le 18 novembre 2015 au soir, après l'assaut mené la nuit précédente par les forces de l'ordre. (AFP / Eric Feferberg)

 

Acte III. Eve Szeftel, ma collègue du bureau de Bobigny, m'a prévenue : "Tu vas voir, il s'est calmé". Dix jours plus tôt, elle a suivi sa comparution, cette fois pour avoir tenté d'incendier sa cellule de la prison de Villepinte et menacé des gardiens. Bilan : six mois de prison de plus.

C'est vrai qu'il a l'air changé. A-t-il reçu de bonnes nouvelles ? Ses avocats plaident pour que, dans l'affaire de la planque de Saint-Denis, son cas soit "disjoint" du dossier terroriste du 13 novembre, argumentant qu'il ne savait rien des projets de ses "locataires"...

Le procès commence, avec une impression de "déjà-vu". On revient au flot d'insultes déversé sur son escorte au même endroit, six mois plus tôt.

"Le flic m'a dit : +Century 21, ferme ta gueule et colle toi au mur+. Ensuite, il m'a mis la matraque entre les jambes, a mis une main de chaque côté et m'a soulevé. Mes pieds ne touchaient plus par terre. Puis il m'a enfoncé la matraque dans le ventre en me disant +Tu manges bien en prison espèce de gros kebab+. J'ai pété les plombs, je les ai insultés et j'ai montré le poing".

La version du prévenu, qui se confond en excuses et explique ne plus supporter qu'on se "foute de (s)a gueule", semble ébranler les juges, qui se montrent extraordinairement patients. Même quand Bendaoud, en pleines réquisitions, lance à la procureure qu'elle est "complètement toc-toc".

La présidente interroge l'ingérable Bendaoud sur ses projets de réinsertion. "Je vais sortir, je vais faire quoi? Je peux plus rien faire en France. Tout le monde me regarde bizarre, les infirmières, les jeunes en garde à vue. Hier j'ai regardé le Jamel Comedy Club à la télé et ils se foutaient de ma gueule. Tout le monde se fout de ma gueule".

"Mais il y a bien quelque chose qui vous plairait?" - "Oui, créer une association pour aider les jeunes". Silence gêné.

Cette fois Bendaoud quitte le box sans peine de prison, mais avec une injonction de soins. Et regagne sa cellule de la prison de Villepinte.

Là-bas, raconte son avocat, "on crie encore à ses fenêtres +Century 21+ ou +Stéphane Plaza+", le nom d'un agent immobilier et animateur vedette de la chaîne M6.

"Jawad Bendaoud, c'est la catharsis. Celui dont on a ri après avoir trop pleuré", dit encore son défenseur

 

                                       DEUX ANS APRES

Patrouille de soldats de l'opération Sentinelle, sur le parvis des Droits de l'Homme au Trocadéro, Paris, 23 avril 2017. (AFP / Ludovic Marin)

 

Le 8 septembre 2017, Jawad Bendaoud a été renvoyé devant le tribunal correctionnel, les juges estimant qu'il savait qu'il hébergeait certains auteurs des attentats parisiens mais n'avait pas connaissance de leur projet d'attaques futures.

Il a quitté le quartier d'isolement, à Villepinte, pour une maison d'arrêt en province.

Le 30 octobre, le tribunal correctionnel de Paris a rejeté une demande de ses avocats qui souhaitaient que son procès, prévu début 2018 sur trois semaines, se tienne à huis clos, à l'abri de la "sphère médiatique", par "nécessité de dignité". Visiblement à bout de nerfs, le délinquant multirécidiviste de 31 ans a plusieurs fois laissé éclater sa colère au cours de cette courte audience. Au point de finir par en être expulsé.

Il encourt six ans d'emprisonnement.

Représentation de Marianne par le peintre et graphiste Liox, près de la statue de la République, le 22 novembre 2015. (AFP / Joel Saget)

 

Sarah Brethes