Et de quatre!

Paris -  C’est un moment clé de la vie démocratique sous la Vè République, la passation de pouvoir d’un président à son successeur. Celle entre François Hollande et Emmanuel Macron est ma quatrième.

L’instant est historique mais fugace. L’image de ses acteurs me reste toujours en mémoire. 

                     François Mitterrand- Jacques Chirac 

Jacques Chirac raccompagne François Mitterrand, après la passation de pouvoir. 17 mai 1995. (AFP / Patrick Kovarik)
(AFP / Patrick Kovarik)

 

 

17 mai 1995. C’est ma première investiture, j’ai déjà 41 ans, mais je ne peux pas m’empêcher d’être un peu tendu. Jacques Chirac reprend le flambeau de François Mitterrand. J’ai une position sur un grand practicable à gauche dans la cour de l’Elysée.

Quand les deux hommes se retrouvent côté à côte, je suis frappé par la différence de leur état physique. François Mitterrand, le teint pâle, le visage marqué, paraît déjà très affaibli, aux côtés de Jacques Chirac, au faîte de sa forme.

Après la passation de pouvoir, la sortie sur le perron de l'Elysée. 17 mai 1995. (AFP / Patrick Kovarik)

Il y a un côté un peu triste dans ce moment, comme j’en ferai l’expérience  à chaque investiture ou presque, et pour des raisons différentes. Je suis de caractère empathique, et touché par cet homme, qui a lutté pour occuper son poste aussi longtemps, malgré la maladie.

L’instant a un côté très solennel, même si plus tard, Chirac en personne m’assurera que ce n’était pas une si grosse affaire.

L’ayant suivi plusieurs années, j’ai eu la chance de m’entretenir une fois avec lui, quand il a cédé le pouvoir à Sarkozy.

Il m’a dit qu’on croit à tort que la passation de pouvoir est un moment très sérieux.

Et d’expliquer que Mitterrand lui avait surtout recommandé de  prendre soin des canards du parc de l’Elysée, et de s’assurer que ses chiens ne les menacent pas.

Ils ont bien entendu abordés des sujets plus graves, mais il m’a raconté son anecdote avec ce sourire qui n’appartenait qu’à lui. 

Pendant l’investiture, il y a un moment que personne n’a photographié, je crois, juste avant le départ de François Mitterrand. Son chauffeur sort du palais avec son chapeau, porté sur un support, un coussin ou quelque chose du genre, et le pose délicatement dans le coffre de la voiture qui attend. 

Jacques Chirac retourne au palais après son passage aux Champs-Elysées. 17 mai 1995. (AFP / Patrick Kovarik)

 

Je n’ai pas fait la photo, parce qu’à l’époque nous travaillons avec des films argentiques de 36 poses seulement, et que si on en consacre 3 ou 4 à ce genre de petites scènes, ce sera autant qui pourrait manquer pour le moment crucial de la poignée de mains sur le perron. Un instant si bref qu’il exclut d’avoir à rembobiner et changer de pellicule.

Une fois l’instant immortalisé, j’ai donné la pellicule à un motard qui l’a rapportée à toute vitesse à l’agence pour diffusion.

Et puis je suis resté près de l’entrée, pour saisir le nouveau président, dans sa SM décapotable, quand il est rentré de sa remontée des Champs-Elysées. 

 

                         Jacques Chirac - Nicolas Sarkozy

Jacques Chirac accueille Nicolas Sarkozy au pied du perron de l'Elysée, le 16 mai 2007. (AFP / Patrick Kovarik)
(AFP / Patrick Kovarik)

 

 

16 mai 2007. Jacques Chirac ayant été réélu en 2002, dans les circonstances que l’on connait, je couvre l’investiture suivante avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République.

Cette fois, j’obtiens ma position préférée, en haut du porche de la cour de l’Elysée.

C’est beaucoup mieux, il y a très peu de  monde autorisé là-haut. Pas pour des raisons de sécurité d’ailleurs. A l’époque elle est encore très légère. Il n’y a même pas de portique pour les personnes et de tunnel scanner pour examiner les sacs et le matériel.

On vérifie simplement les identités avec les cartes de presse. On ne me la demande même pas, parce que j’entre au palais presque tous les jours, quand je ne suis pas le président dans ses déplacements et voyages officiels.

Encore une fois, la cérémonie provoque un petit pincement au cœur. Parce que j’ai suivi Jacques Chirac pendant six ans. Et parce que je me doute un peu que la suite ne sera pas facile, avec une santé déclinante comme avec le vide de l’après-pouvoir. 

Départ de Jacques Chirac, applaudi par Nicolas Sarkozy. Le 16 mai 2007. (AFP / Patrick Kovarik)
(AFP / Patrick Kovarik)

 

Je ne suis pas seul à être ému, et visiblement pas le plus. Le personnel de l’Elysée est rassemblé, comme toujours pour l’occasion, à gauche dans la cour. L’apparition du président sortant provoque une véritable émotion. Y compris chez sa fille Claude, que j’aperçois, affectée, essuyant ses larmes, comme cachée dans cette petite foule.

Le personnage était chaleureux, sympathique, et prévenant avec les photographes. Sarkozy le raccompagne à sa voiture. Il a été correct et avait l’air bienveillant, le saluant de la main quand le véhicule quitte l’endroit.

Nicolas Sarkozy, investi président de la République la veille, rentre d'un jogging matinal, le 17 mai 2007. (AFP / Patrick Kovarik)

Le lendemain, je suis dans la cour, en position d’attente. Je vois arriver la voiture de Sarkozy.

Je pense avoir à faire une photo, traditionnelle, en costume, pour sa première journée de travail. Un « garçon de vestibule », comme on les appelle, lui ouvre la porte du véhicule. Il est en short, baskets, le t-shirt trempé de sueur. En bref, pas comme Chirac, qui était président en toutes circonstances. Je me suis dit, bon, j’arrête l’Elysée. J’ai changé de poste trois mois plus tard.

Vue générale de la cour de l'Elysée, prise du haut du porche, au moment de la passation de pouvoir entre Nicolas Sarkozy et François Hollande en mai 2012. Le personnel du palais se trouve à gauche, vers le bas de la photo. La presse est au dessus, et sur les terrasses surplombant la cour. (AFP / Patrick Kovarik)

 

                         Nicolas Sarkozy - François Hollande

Nicolas Sarkozy vient d'accueillir François Hollande au pied du perron de l'Elysée. 15 mai 2012. (AFP / Patrick Kovarik)
La traditionnelle poignée de main, avant l'entrée dans la palais pour l'investiture du nouveau président. 15 mai 2012. (AFP / Patrick Kovarik)

 

 

15 mai 2012. Je m’y retrouve dans la cour pour l’investiture de François Hollande. L’atmosphère générale a changé.

L’époque est à la sécurité avant tout. Les contrôles sont plus stricts. Mais j’ai toujours ma position en l’air, en haut du porche de la cour d’honneur.

Il fait un temps détestable. Il pleut, pendant que nous attendons l’arrivée du président élu. Par chance une brève éclaircie s’impose au moment où une voiture le dépose au pied du tapis rouge qui traverse la cour. 

Carla Bruni accueille Valérie Trierweiler, 15 mai 2012. (AFP / Patrick Kovarik)
Poignée de main avant l'investiture. (AFP / Patrick Kovarik)

 

 

François Hollande a été précédé par sa compagne, Valérie Trierweiler, accueillie visiblement avec chaleur par Carla Bruni. On ne peut pas en dire autant du premier contact entre le président sortant et son successeur. Ce qui n’a rien d‘étonnant, le vainqueur ayant largement fait campagne sur le thème de la rupture avec son adversaire.

Quand ils ressortent, après la passation de pouvoir, je ne m‘appesantis pas sur ce moment, en haut du perron.

Depuis la position où je me trouve, les photos du perron sont compliquées, avec toujours du monde dans le champ. 

La belle image que j’attends est celle où l’heureux élu raccompagne son prédécesseur vers sa voiture. Raté. 

Des adieux brefs. 15 mai 2012. (AFP / Patrick Kovarik)

 

François Hollande salue rapidement son alter-ego et rentre dans le palais. Sarkozy a fait bonne figure, en repartant avec Carla vers la voiture. J’ai appris plus tard que le moment avait été difficile pour cette dernière, mais pour des raisons très personnelles. 

Nicolas Sarkozy et Carla Bruni quittent définitivement l'Elysée. 15 mai 2012. (AFP / Patrick Kovarik)

 

Quant à moi, je regrette simplement de ne pas avoir eu droit au cliché traditionnel du président qui raccompagne le sortant. 

 

               François Hollande - Emmanuel Macron

François Hollande accueille Emmanuel Macron à l'Elysée, le 14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)
Poignée de main traditionnelle entre le président sortant et son successeur. 14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)

 

 

14 mai 2017. J’arrive tôt, vers 7h30, avant de me retrouver pour la troisième fois sur le porche. Mon premier réflexe est de scruter le ciel, assez bouché, en pensant aux nombreuses cérémonies du quinquennat gâchées par les intempéries.

J’ai alors quelques heures pour saisir les préparatifs, le ratissage des graviers, l’installation du tapis, et l’arrivée des invités.

Derniers préparatifs dans la cour de l'Elysée, où la presse, à gauche, attend l'arrivée des participants à la cérémonie d'investiture d'Emmanuel Macron. Le 14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)
L'épouse d'Emmanuel Macron, Brigitte Trogneux, pose pour les photographes dans la cour de l'Elysée avant de pénétrer dans le palais. 14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)

 

 

Brigitte Macron glisse entre les gouttes d’un grain, avant d’entrer dans le palais. Et quelques minutes plus tard, j’assiste à un moment amusant, quand François Hollande écarte un rideau du premier étage pour jeter un œil dehors. Comme pour s’assurer que le ciel ne lui réservera pas, au moment crucial, un de ces mauvais tours dont il a pris l’habitude.

François Hollande, à une fenêtre du palais de l'Elysée, avant l'arrivée de son successeur, Emmanuel Macron, le 14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)

 

Emmanuel Macron arrive pile à l’heure. Le moment est empreint d’une grande solennité. Il remonte le tapis, au son de la musique de la garde républicaine, avec une grande lenteur. François Hollande l’attend en haut du perron, souriant, avec un air bienveillant, assez habituel chez lui.

Emmanuel Macron remonte le tapis rouge, vers le perron de l'Elysée où l'attend François Hollande, le 14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)
François Hollande et Emmanuel Macron avant la passation de pouvoir, le 14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)

 

 

La passation de pouvoir est inhabituellement longue, autour d’une heure je crois. Entre photographes, nous plaisantons en imaginant que le sortant ne veut pas sortir.

La sortie des deux hommes est marquée par une magnifique éclaircie, quelle chance. Dans mon objectif je vois un Emmanuel Macron très solennel, ou tendu, je ne sais pas, et un François Hollande qui le parait moins.

Emmanuel Macron raccompagne François Hollande à sa voiture, le 14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)
14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)

 

 

Le président sortant a un petit geste affectueux, inhabituel dans ces circonstances, pour son successeur, quand il lui met la main à l’épaule, au moment de se séparer. Les adieux sont assez longs. Il lui pose la main sur le bras, puis se retourne encore pour le saluer.

Comme toujours avec François Hollande, difficile de savoir ce qu’il pense à ce moment. S’il y a de l’émotion, je ne la vois pas, mais la gravité, oui.

Personnellement, la scène ne m’a pas particulièrement émue. Parce qu’à la différence de François Mitterrand ou Jacques Chirac, respectivement malade et affaibli, François Hollande est encore jeune et en bonne santé.

Emmanuel Macron et son épouse Brigitte Trogneux rentrent dans le palais pour la cérémonie d'investiture, le 14 mai 2017. (AFP / Patrick Kovarik)

 

C’était ma dernière passation de pouvoir. J’ai bien profité de ce moment, qui s’est déroulé dans de bonnes conditions et avec une belle éclaircie. En tant que photographe, les progrès techniques permettent d’en profiter comme jamais. Ca n’a plus rien à voir avec les reflex à pellicule 36 poses. Aujourd’hui on peut s’amuser, surtout si la lumière est belle. Je suis tenté de dire : « Et de quatre ».

Ce billet de blog a été écrit avec Pierre Célérier à Paris.

Installation du traditionnel tapis rouge, dans la cour de l'Elysée. 16 Mai 2007. (AFP / Patrick Kovarik)