Un miroir de la réalité

TABQA (Syrie) -- Quand je rentre d’une couverture du front en Syrie, je me rends d’abord chez ma sœur, pour jouer avec mon neveu Jan, un an. C’est un réconfort, si j’ai vu trop d’horreurs avant.

Quelquefois, en le regardant, riant et jouant, bien nourri et en bonne santé, ce sont les images d’autres enfants qui me viennent à l’esprit. Des enfants aux pieds nus, couverts de poussière, le visage triste, se protégeant le visage d’une tempête de sable avec leurs mains. Ça me fait mal.

A displaced Syrian girls looks on at the al-Mabrouka camp in the village of Ras al-Ain on the Syria-Turkey border, where many Syrians who fled from territory held by the Islamic State (IS) group in Deir Ezzor and Raqa are taking shelter on April 23, 2017. (AFP / Delil Souleiman)
A displaced Syrian girls looks on during a sand storm at the al-Mabrouka camp in the village of Ras al-Ain on the Syria-Turkey border, where many Syrians who fled from territory held by the Islamic State (IS) group in Deir Ezzor and Raqa are taking shelte (AFP / Delil Souleiman)

 

Les enfants sont un miroir de la réalité, qu’elle soit heureuse ou triste. Ils la reflètent sans artifices, sans triche. 

Displaced Syrian arrive in the village of Suwaidiya Saghira, north of Tabqa on March 30, 2017, after they fled their homes due to the battles between Syrian Democratic Forces and Islamic State (IS) group jihadists. (AFP / Delil Souleiman)

C’est plus fort qu’eux, sans doute, mais ils sont spontanés, vrais. C’est sans doute ce qui rend leurs photos plus fortes, quel que soit le thème ou l’endroit. C’est particulièrement vrai pour la guerre, parce qu’ils n’en portent aucune responsabilité tout en en étant les premières victimes. Ils sont l’illustration la plus vraie des horreurs de la guerre. 

Displaced Syrian children, who fled the countryside surrounding the Islamic State (IS) group stronghold of Raqa, arrive at a temporary camp in the village of Ain Issa on April 28, 2017. (AFP / Delil Souleiman)
A picture taken on March 30, 2017 shows displaced Syrian child arriving in the village of Suwaidiya Saghira, north of Tabqa after they fled their homes due to the battles between Syrian Democratic Forces and Islamic State (IS) group jihadists. (AFP / Delil Souleiman)

 

De mon point de vue, ils sont aussi les plus affectés par ce conflit. Par les atteintes à leur équilibre psychologique et leur sens de la sécurité. Et en tant que témoins des souffrances et des angoisses qui touchent les adultes. Ces impressions les suivront pendant toute leur croissance, jusqu’à ce qu’ils deviennent grands eux-mêmes.

A Syrian boy cries as he is being held at a temporary refugee camp in the village of Ain Issa, housing people who fled Islamic State group's Syrian stronghold Raqa, some 50 kilometres (30 miles) north of the group's de facto capital on March 25, 2017. (AFP / Delil Souleiman)
A Syrian child stands at a makeshift camp for displaced people near the town of Manbij on March 6, 2017. (AFP / Delil Souleiman)

 

Ils ne sont pas très difficiles à photographier. Certains ont peur du matériel, à cause des gros objectifs. Pour les amadouer, je leur donne mon appareil pour qu’ils photographient leur famille et leurs amis. Et je leur laisse toujours regarder les images faites d’eux. Ca les rend visiblement heureux. Ils en demandent toujours plus. 

Je bénéficie de l’aide de ma femme sur ce sujet. Elle effectue des recherches sur les effets de la guerre chez les enfants. Nous parlons souvent de la meilleure façon d’approcher ceux que je rencontre dans les zones de conflit. C’est un de ces sujets qui nous lient étroitement l’un l’autre.

A displaced child, who fled from the Islamic State (IS) group bastion of Raqa, holds a plastic bottle outside a tent in a camp for displaced near the town of al-Karamah, 26 kms from Raqa, on May 10, 2017. (AFP / Delil Souleiman)
A displaced child, who fled from the Islamic State (IS) group bastion of Raqa, stands outside as she eats a loaf of bread in a camp for displaced near the town of al-Karamah, 26 kms from Raqa, on May 10, 2017. (AFP / Delil Souleiman)

 

La communication avec les enfants me procure plus de plaisir que celle avec les adultes, parce que ces derniers peuvent toujours dissimuler quelque chose, alors que les enfants sont spontanés. C’est ce qu’il y a de magique avec eux.

A displaced Syrian child, fleeing from Deir Ezzor city besieged by Islamic State (IS) group fighters, skips on a rope in a refugee camp in al-Hol, located some 14 kilometers from the Iraqi border in Syria’s northeastern Hassakeh province, on February 1, 2 (AFP / Delil Souleiman)

J’ai photographié beaucoup de misère et de douleur, mais cela m’affecte toujours autant, surtout quand il s’agit d’enfants. 

A picture taken on March 30, 2017 shows a displaced Syrian girl carrying a child arriving in the village of Suwaidiya Saghira, north of Tabqa after fleeing home due to the battles between Syrian Democratic Forces and Islamic State (IS) group jihadists. (AFP / Delil Souleiman)
An Iraqi refugee who fled Mosul, the last major Iraqi city under the control of the Islamic State (IS) group, due to the Iraqi government forces offensive to retake the city, carries jerry tanks at the UN-run Al-Hol refugee camp in Syria's Hasakeh provinc (AFP / Delil Souleiman)

 

Parfois, au moment de presser le déclencheur de mon appareil, je sais que l’image aura un effet très fort sur ceux qui  la verront. Je n’ai pas de progéniture, et je me demande ce que serait son destin dans cette région, qui est le théâtre de tant de troubles et de conflits. 

A Syrian child plays with dirt at a temporary refugee camp in the village of Ain Issa, housing people who fled Islamic State group's Syrian stronghold Raqa, some 50 kilometres (30 miles) north of the group's de facto capital on March 25, 2017. (AFP / Delil Souleiman)
A Syrian girl carries a jug of water at a temporary refugee camp in the village of Ain Issa, housing people who fled Islamic State group's Syrian stronghold Raqa, some 50 kilometres (30 miles) north of the group's de facto capital on March 25, 2017. (AFP / Delil Souleiman)

 

Je crois que ceux qui voient les images de petits Syriens sont plus marqués que s’il s’agissait d’adultes. Enfin, la plupart. Ceux qui sont responsables de ce conflit, ceux qui en profitent, ça ne leur fait rien. Mais les autres, ils peuvent comparer ces enfants à ceux qu’ils connaissent.

Je me souviens d’un de mes collègues, venu couvrir le conflit, et qui m’a dit: ”Ça vous touche vraiment une fois que vous êtes devenu père. Ca n’est que là que vous pouvez essayer de comprendre la douleur de voir votre enfant mourir, tué dans une explosion, ou vivant dans un camp de réfugiés”.

Beaucoup de ces images me restent en tête. L’enfant debout près de sa mère, pleurant dans l'attente d'une distribution de nourriture. 

A boy reacts as displaced Syrians from Tabqa and Raqa, who fled the fighting between the US-backed Syrian Democratic Forces and Islamist State group jihadists, wait for receiving aid parcels near the northern Syrian village of Jarniyah, on April 6, 2017. (AFP / Delil Souleiman)

Un autre, nu, courant dans un camp, parce que la chaleur du sol est telle qu’elle lui brûle la plante des pieds. Ou cet autre encore, qui pleure pendant que sa mère m’explique qu’il n’a rien mangé depuis trois jours, parce que ses seins ne donnent plus de lait, faute de nourriture. Et tant d’autres. 

A displaced Syrian child, who fled the countryside surrounding the Islamic State (IS) group stronghold of Raqa, eats at a temporary camp in the village of Ain Issa on May 1, 2017. (AFP / Delil Souleiman)

Je suis aussi témoin de scènes d’espoir. Il y a peu de temps j’étais dans le camp d’AÏn Issa, quand est arrivé un camion en provenance de Raqa. Les passagers dans la benne avaient le visage couvert de poussière. Et dès que les enfants en sont descendus, deux d’entre eux ont commencés à jouer à la toupie. Un jouet qui était très populaire avant que l’internet, et les jeux vidéo n’accaparent les enfants dans notre coin du monde. 

A displaced Syrian boy, who fled the Islamic State (IS) group stronghold of Raqa, plays as he arrives at a temporary camp in the village of Ain Issa on March 31, 2017. (AFP / Delil Souleiman)

Mais il reste plus difficile de se souvenir des images heureuses que de celles qui vous rendent tristes. Les premières s’évanouissent. Même pendant les fêtes, comme les mariages, on tire des coups de feu pour exprimer sa joie. Et ça fait très peur aux petits.

Ce conflit syrien détruit les espoirs de la jeunesse, il détruit son avenir éducatif, social et psychologique. Il porte atteinte à toutes les envies, y compris celle, pour moi, d’avoir des enfants. Parce que vous ne pouvez pas envisage leur avenir.

Ce billet de blog a été écrit avec Yana Dlugy à Paris et Amir Makar à Nicosie.
 

A displaced Syrian child, who fled the countryside surrounding the Islamic State (IS) group stronghold of Raqa, plays with a glass cup at a temporary camp in the village of Ain Issa on April 28, 2017. (AFP / Delil Souleiman)

 

Delil Souleiman