Les enfants de Daech

Baadre, Irak -- Ses cheveux noirs sont tenus en chignon par un chouchou blanc et ses ongles couverts d’un vernis rose écaillé. Comme ceux de n’importe quelle adolescente, me suis-je dis. Si ce n’est que ses paroles sont sans rapport avec une enfance normale.

La jeune Yazidie, Jihane Qassem, 18 ans, lors de son interview avec l'AFP dans une baraque d'un quartier regroupant des de nombreux déplacés, dans un faubourg de Baadre, dans le nord-ouest de l'Irak, le 25 juin 2019 (AFP/ Safin Hamed)

Jihane, qui a survécu à cinq ans de captivité aux mains du groupe Etat islamique (EI), a traversé des épreuves inimaginables pour une adulte, et a fortiori pour une enfant.

Elle a été arrachée à sa famille à 13 ans, dans son village de la région irakienne de Sinjar, le berceau de la minorité yazidie. A 15 ans, elle a été mariée de force à un membre tunisien de l’EI. « Je lui ai dit que je voulais un contraceptif, mais il m’a dit qu’il voulait des enfants», explique-t-elle d’une voix assurée.

A 17 ans, elle s’est retrouvée mère de deux bambins, trimballée de ville en ville par ses ravisseurs au gré du rétrécissement progressif du territoire du soi-disant « califat ».

Elle a donné naissance à son troisième enfant à Baghouz, le hameau syrien qui s’est transformé en dernier réduit de l’EI au début de l’année. Elle a été libérée par les Forces démocratiques syriennes et recueillie avec sa progéniture dans un foyer avec d’autres Yazidis.

A 18 ans, elle a alors été confrontée à un choix cornélien. Garder ses enfants, mais au prix de l’ostracisme de la communauté yazidie qui n’accepte pas d’enfants de père étranger à sa communauté. Ou retrouver sa patrie après les avoir abandonnés. Elle a hésité une semaine durant avant de choisir de retrouver son frère aîné et sa famille dans le nord-ouest de l’Irak. Nous l’y avons rencontrée le mois dernier.

Jihane Qassem, 18 ans. Baadre, Irak. 25 juin 2019. (AFP/ Safin Hamed)


C’est la première fois que j’interviewais une survivante de l’esclavage sexuel avec une caméra et une équipe multimédia en majorité masculine. Pour cela nous avons pris notre temps, avec force tasses de thé, pour apprivoiser Jihane et sa famille. Quand est venu le moment de filmer, j’ai accroché lentement et un peu solennellement le micro à son cou.

La jeune femme s’est exprimée d’une voix posée, en partageant les moments les plus terribles de sa captivité avec une candeur remarquable et émouvante.

Elle a dit ne pas regretter d’avoir abandonné ses enfants, les « enfants de Daech », même si ses yeux ont cillé et sa bouche a esquissé un sourire en parlant d’eux. On lui a dit qu’ils seraient élevés dans un orphelinat. Elle nous a assuré qu’elle ne pensait plus à eux.

« Pourquoi voudrais-je les revoir ? Qu’ils restent là-bas, pour mieux m’oublier et moi aussi. Qu’ils vivent et grandissent », a-t-elle asséné d’un ton mécanique.

Elle a fait preuve par ailleurs d’un aplomb surprenant quand je lui ai demandé si elle se marierait un jour. Je m’attendais à un « non » ferme mais elle a répondu : « Je verrai comment ma vie tournera. Je vais peut-être étudier. Je suis encore jeune. J’avais 13 ans quand c’est arrivé».

Des déplacées de la communauté yazidie ayant fui les combats entre l'EI et les Peshmergas kurdes à Sinjar sont réfugiées dans un camp à Sharya, une zone de la province de Dohouk dans le nord de l'Irak, le 20 mai 2015. (AFP / Safin Hamed)

Notre équipe a passé un peu moins d’une semaine dans la province de Dohouk, pour y interviewer des femmes et enfants yazidis anciennement captifs de l’EI, ainsi que leurs familles, des activistes, travailleurs sociaux et des religieux. Forcés de fuir leurs villages ancestraux par les jihadistes en 2014, ils ont survécu dans une dizaine de camps pour déplacés et campements de fortune. Et dans chacune des tentes fournies par l’ONU ou des abris de ciment transformés en foyer d’une famille, ils ont livré des récits poignants, emplis de drames, de méfiance et de honte.

Cinq années durant, ces histoires sont passées au crible des médias internationaux, dans des articles, reportages et enquêtes. Cette fois, nous avons essayé de rapporter une série de récits originaux et sensibles auprès d’une communauté brisée et fatiguée des médias, sans chercher à la glorifier ni à rouvrir ses blessures.   

 
Layleh Shemmo, qui a survécu à des années de captivité aux mains de l'EI, dans une tente pour déplacés du camp de Khanké, dans le nord-ouest de l'Irak, le 24 juin 2019. (AFP / Safin Hamed)

La famille de Jihane est un microcosme de toutes les histoires que l’on peut recueillir dans la communauté yazidie. De la captivité à l’exil,comme pour environ 100.000 Yazidis depuis 2014; comme son frère Saman, le seul mâle survivant de la famille tentant de subvenir aux besoins de ses enfants mais aussi de retrouver des proches disparus ; et comme sa sœur et deux frères, enlevés par l’EI et dont elle est sans nouvelles, avec une absence comme autant de trous dans la photo familiale.

Des trous qu’aucun des trois enfants de Jihane ne saurait combler, selon Saman : « Comment pourrais-je les accepter ici ? Comment », demande-t-il.

D’autres enfants, enlevés par l’EI en 2014, sont rentrés. 

Saddam (à droite), jeune Yazidi âgé de 15 ans, et dix autres congénères sont rassemblés dans une zone contrôlée par les Forces démocratiques syriennes, une force kurde soutenue par les Etats-Unis, après avoir fui le réduit de Baghouz, en Syrie, où les forces du groupe Etat islamique ont tenu leur dernier combat. 23 février 2019. (AFP / -)


 

A Dohouk, j’ai passé plusieurs heures avec une famille dont cinq d’entre eux, âgés de 7 à 12 ans, avaient recouvré la liberté à des moments différents. Ça me fait mal de le dire mais j’ai constaté une vraie différence entre ceux qui ont été libérés en 2016 et ceux qui ne l’ont été que récemment à Baghouz. Parmi les premiers, un frère et sa sœur jouaient dans la tente en parlant kurde. Leurs trois cousins, en revanche, étaient assis dans un coin avec un jeu vidéo de tir et se parlaient en arabe.

J’ai tendu mon carnet de notes à Lama, 10 ans, et elle y a péniblement tracé quelques lettres.

« Ca veut dire quoi ? », lui-ai-je demandé.

« J’avais un autre nom. Le nom que mon autre famille m’a donné », a-t-elle répondu.

Quand je lui ai demandé si elle faisait des cauchemars elle m’a fixée d’un regard vide.

J’avais tant des questions en tête, -comme celle de savoir s’ils retrouveraient leur langue natale-, que je n’ai pas osé poser, de peur de les traumatiser un peu plus.

Des enfants yazidis déplacés dans le camp de Khanké, dans la province irakienne de Dohouk, le 24 juin 2019. (AFP / Safin Hamed)

Nés de parents yazidis, ces enfants ont été acceptés par la communauté. Mais pas ceux issus du viol d’une femme. Comme si la « part » héritée de leur génitrice n’existait pas, mais seule celle de Daech. Dans de nombreuses conversations, mes interlocuteurs ont sous-entendu que la part « non-Yazidie » de ces enfants les prédisposerait à la violence et l’extrémisme. « Vous pensez que cet enfant grandira comme un être normal ? », m’a demandé un activiste.

Ça a été difficile d’entendre de telles paroles. Je pensais que des gens soumis eux-mêmes à des actes inimaginables de cruauté auraient plus d’empathie pour des êtres n’ayant pas choisi de naître du viol de leur mère.

« Si vous ou moi disons que ces enfants devraient avoir le droit de revenir, c’est pour une raison : un certain sens de l’humanité. Mais ceux qui s’y opposent ont mille raisons de le faire. », m’a dit l’activiste. « Si un enfant est né d’un père jihadiste, comment allons-nous lui obtenir une pièce d’identité ? Quel nom devrons-nous mettre comme étant celui du père ? Abou Bakr al-Baghdadi ? », a-t ’il dit en riant, en référence au fondateur et chef de l’EI.

Une travailleuse sociale du gouvernement m’a expliqué que les enfants qui avaient vécu sous l’emprise du groupe de l’Etat islamique demeuraient vulnérables à l’extrémisme. « Les enfants sont comme des armes vides. Vous pouvez les charger avec les munitions que vous voulez », a-t-elle asséné.

La gynécologue yazidie Nagham Hassan, qui apporte un soutien psychologique aux réfugiés du camp de Kabarto, ici avec des enfants yazidis, dans la province de Dohouk, le 3 février 2019. (AFP / Safin Hamed)

Même l’obstétricienne et gynécologiste Nagham Hasan, qui a toujours défendu sa communauté, m’a affirmé que ramener des enfants nés de père jihadiste serait insupportable pour la minorité : « Ce sont les enfants de nos ennemis ».

J’avais rencontré Hasan à la fin janvier quand nous couvrions son travail comme thérapeute pour les centaines de Yazidis n’ayant personne d’autre vers qui se tourner. Elle s’occupait alors aussi bien des blessures physiques qu’émotionnelles de ses jeunes patientes yazidies, réfugiées sous des tentes.

Cette fois nous avons parlé autour d’un café, dans un petit centre commercial de Dohouk. Les cernes noirs autour de ses yeux s’étaient encore assombris.

« Tout le monde est épuisé. Nous sommes fatigués, fatigués de parler toujours des mêmes problèmes, fatigués de ne constater aucune amélioration », nous a-t-elle dit.

Ashwaq Haji, une jeune yazidie ayant servi d'esclave sexuelle à des membres du groupe Etat islamique, tient une collage de portraits de victimes présumées originaires de son village de Kocho, près de Sinjar, lors d'une visite du temple de Lalish, dans le nord de l'Irak le 15 août 2018. (AFP / -)

La communauté est épuisée par les déplacements répétés et l’incertitude sur le sort de tous les disparus. L’essentiel de leur ville de Sinjar est en ruines et seuls quelques milliers de Yazidis y sont revenus. « Sans Sinjar, il n’y a pas de Yazidis », a dit Ali Kheder, membre du Haut conseil spirituel.

Un homme inspecte les restes de membres de la communauté yazidie tués par l'EI, dans une fosse commune près du village de Sinuni, près de Sinjar, le 3 février 2015. (AFP / Safin Hamed)

Pour beaucoup la fatigue a tourné à la frustration. Une colère bouillante envers les autorités locales et fédérales, la communauté internationale et même les reporters. La communauté avait révélé les atrocités subies aux mains de l’EI pendant cinq ans, dans l’espoir qu’une prise de conscience de son sort se transforme en aide concrète. Mais avec cet espoir déçu, lui demander d’intégrer en son sein les enfants nés de Daech revient pour elle à retourner le couteau dans la plaie.

Baba Chaouich, un religieux yazidi, gardien du site le plus sacré de la religion, à Lalish, s’est refusé catégoriquement à évoquer le sort des femmes ayant survécu à leur captivité et celui de leur progéniture.

« Il s’agit de quelques individus seulement alors que des milliers de nos jeunes filles sont toujours portées manquantes. Selon vous, un de ces enfants vaudrait autant que 1.000 jeunes Yazidies ? », m’a-t-il demandé avec une colère froide.

Des femmes yazidies réunies près du temple de Lalish pour fêter le Nouvel an yazidi, le 16 avril 2019, dans une vallée proche de Dohouk, à plus de 400 km au nord-ouest de Bagdad. (AFP / Safin Hamed)

Beaucoup de mes interlocuteurs ont eu du mal à surmonter cette aigreur pour se confier, justement parce qu’ils l’avaient fait par le passé sans en percevoir un résultat. Et puis j’ai rencontré Suzanne.

Travailleuse sociale pour la Fondation Jinda et directrice de l’ONG Sikh, Khalsa Aid, elle a tout d’un ange échoué sur terre. C’est une alliée indéfectible de la communauté yazidie de Dohouk, une oreille attentive et empathique, et une personne pleine de ressources pour venir en aide aux familles réfugiées dans des tentes. Quand elle y déambule, elle est entourée d’un essaim d’enfants et de mères de famille, d’adolescentes yazidies qui l’attendent pour obtenir des produits d’hygiène ou lui poser des questions qu’elles n’oseraient poser à personne d’autre.

Des membres de la communauté yazidie allument des chandelles près du temple de Lalish pour marquer le Nouvel an yazidi le 17 avril 2018. (AFP / Safin Hamed)

Suzanne nous a été d’une aide indispensable pour trouver des femmes et des enfants prêts à nous parler en toute confiance. Les activistes comme elles sont des intermédiaires incontournables pour traiter des histoires aussi sensibles. Et dans ce rôle elle a été un véritable rayon de soleil allégeant des récits terribles.

Ce reportage m’a aussi procuré un autre bénéfice, me consacrer uniquement au sort des femmes. Après avoir couvert la Syrie à distance depuis l’Irak pendant trois ans et huit mois, je m’étais habituée à un récit centré sur et raconté par les hommes. Entre les chefs rebelles, les officiels du gouvernement, les experts et universitaires, les activités et travailleurs humanitaires, l’écrasante majorité de nos interlocuteurs étaient masculins.

Si une chose positive a émergé de cet asservissement épouvantable des Yazidis en 2014, c’est l’émancipation de la parole féminine dans cette communauté. Le meilleur exemple en est sans doute la prix Nobel de la paix Nadia Murad, mais il existe bon nombre d’autres personnes aussi remarquables à Dohouk. Navin Dinnay, une journaliste arrivée il y a quelques semaines du nord-est de la Syrie après cinq ans sous le régime de l’EI a hâte de s’exprimer. «Je veux commencer à parler. J’ai tant de choses à dire et il y a tant à faire », nous a-t-elle dit.

Nadia Murad, une Irakienne kurdo-yazidie co-lauréate du Nobel de la paix 2018, à Oslo le 10 décembre 2018. (AFP / Tobias Schwarz)

L’agression de la communauté par l’EI a commencé il y cinq ans mais s’il y a une chose sur laquelle tout le monde s’accorde c’est le fait que « le génocide se poursuit ».

Comment pourrait-il se terminer, disent-ils, quand tant de gens sont portés disparus, tant de personnes marquées psychologiquement, et tant de villages en ruines ? Et que dire du sentiment des Yazidis que leur communauté a été trahie par les groupes dominants en Irak ? Que faire quand presque un quart de la communauté d’origine d’avant-guerre s’est installé à l’étranger ?

L’EI a fait bien plus que de terroriser cette communauté par l’esclavage et les meurtres de masse. Il l’a arrachée à sa terre d’origine et lui a inoculé le sentiment qu’après y avoir passé quelques millénaires, cette terre n’est plus un refuge pour elle.

« Nous avons besoin de garanties que ça n’arrivera pas de nouveau, et pour l’instant nous ne les avons pas », m’a dit le Dr Nagham. « Tout le monde parle de partir. Partir est comme un génocide, mais rester l’est aussi ».

Des femmes yazidies déplacées devant leur tente du camp de Khanké, à quelques kilomètres de la frontière turque dans la province irakienne de Dohouk, le 24 juin 2019. (AFP / Safin Hamed)


 

Maya Gebeily