(AFP / Gianluigi Guercia)

Coqs de combat

Quel rapport entre la pétanque et un gallinacé ?

A priori aucun, sauf à Madagascar, où les deux sports vedettes sont la partie de boules et le combat de coqs. Ce dernier fait l’objet de compétitions acharnées, et apparemment lucratives, comme je l’ai constaté lors d’un reportage dans la capitale, avec mes collègues photographe Gianluigi Guercia et reporter vidéo Julie Jammot.

Dans l'arène d'un faubourg d'Antananarivo, décembre 2016. (AFP / Gianluigi Guercia)

Dans une Afrique où le foot est roi, les Malgaches eux vouent un culte à cette compétition, qu'on ne trouve presque nulle part ailleurs sur le continent. A Mada,  le combat de coqs est une tradition ancestrale, héritée de l’immigration asiatique, et vieille de plus 700 ans. "Le sport des rois", comme se plaisent à répéter les passionnés. 

Des propriétaires de coqs les excitent en leur jetant de l'eau et en criant, au cours d'une compétition dans un faubourg d'Antananarivo, le 3 décembre 2016. (AFP / Gianluigi Guercia)

Bien qu'ancienne, la tradition est toujours bien vivante, surtout le week-end.

Des centaines de Malgaches se retrouvent dans des arènes pour assister à des combats.

Et comme pour la pétanque, dont Madagascar est champion du monde, la compétition ne se limite pas aux enceintes officielles: des ruelles poussiéreuses aux terrains vagues, on se passionne pour ces prises de bec.

 

 

Pour découvrir ce monde, nous avons commencé par rencontrer un éleveur, Lovatahina Ravoavy, qui a nous a servis de guide. Ses champions sont invisibles de l’extérieur, dans un faubourg de la capitale. Ils sont à l’abri des regards, et surtout des convoitises, dans une arrière-cour, protégée par des grilles et des cadenas. 

Ravoavy Lovatahina avec un de ses champions, chez lui en novembre 2016, à Antananarivo. (AFP / Gianluigi Guercia)

Lovatahina n'a pas peur des autorités, le combat de coq est légal à Madagascar.

Il craint bien davantage les "voleurs de poules", ces gangs qui viennent dérober ses meilleurs gladiateurs.

Il a même dispersé sa centaine de combattants sur plusieurs sites, histoire de ne pas mettre ses œufs dans le même panier…  

A 5.000 euros le coq, dans un pays où le salaire moyen est cent fois moins haut, on peut comprendre la paranoïa.

Mais au-delà de ces sommes vertigineuses, c'est la passion pour ce "sport" qui fait briller ses yeux. Pour lui, c'est une affaire de famille: l'engouement pour le combat de coqs se transmet de père en fils.  

Des propriétaires de coqs attendent leur tour pour la compétition.Décembre 2016. (AFP / Gianluigi Guercia)

Il suffit de voir le temps qu'il passe à "entraîner", c’est-à-dire "à soigner" ses champions.

J'ai beau avoir grandi à la campagne, je n'avais encore jamais vu quelqu'un "doucher" une volaille et le nourrir avec des fruits frais.

Pour notre jeune éleveur, aucun intérêt de faire s'entretuer ses coqs à l'entraînement. Leur instinct de combattant prendra naturellement le dessus, le jour du tournoi. 

Nous l’avons donc suivi pour un de ces fameux "Grand Prix", véritable Ligue 1 du combat de coqs

Là, il n'est plus question de se cacher. A la sortie d'Antananarivo, des dizaines de voitures et de grands panneaux sur le bord d'une route nationale montrent que nous sommes au bon endroit.  

Dans le gallodrome, l'ambiance est bouillante, la techno assourdissante est recouverte par les hurlements des tribunes blindées de monde. Au centre de tous les regards: un petit terrain, sorte de ring miniature où deux coqs s'écharpent, supervisés par un arbitre.

Autour de ce "court central», d’autres terrains annexes accueillent des combats plus improvisés. 

Un petit combat. (AFP / Gianluigi Guercia)
Dans le gallodrome. (AFP / Gianluigi Guercia)

 

Pour chauffer à blanc tout ce petit monde, un Monsieur Loyal surexcité arpente les travées et collecte les paris. Les liasses d'ariary, la devise locale, passent de mains en mains, des milliers d'euros seront échangés ce samedi. C'est Rumble in the Jungle, version gallinacée.

Les règles du combat de coqs sont simples. Le match dure deux heures, ce qui peut sembler une éternité pour les animaux.

Seules quatre raisons peuvent mettre un terme prématuré au pugilat: la mort d’un des deux combattants, si un coq a les deux yeux crevés, s’il refuse le combat, ou encore si son éleveur abandonne.

Premiers soins. (AFP / Gianluigi Guercia)

Dans la version "soft" du match, dite "sans jockey": les éleveurs se contentent de rester en retrait et peuvent seulement soigner les coqs lorsque l'arbitre autorise un temps-mort. J'ai même vu l'un d'eux embrasser son poulain avant de le relancer au combat.

Dans le mode "avec jockey", le coach est lui aussi au milieu de l'arène et gesticule en jetant de l'eau sur son animal pour l'exciter. 

Le sang gicle, les yeux des coqs sont boursouflés, la testostérone dégouline des tribunes: le spectacle n'est pas toujours facile à supporter.

Julie, ma collègue JRI m'a confié au moment de monter son sujet que revoir les images lui a parfois été très pénible.

Gloire au vainqueur. Décembre 2016. (AFP / Gianluigi Guercia)

Les animaux se battent sans artifice, leurs ergots protégés par des bandes pour minimiser les blessures et survivent la plupart du temps à ces combats officiels. Dans leur déclinaison "clandestine", l'issue est souvent plus funeste, les ergots des coqs étant parfois renforcés de lames de rasoir.  

De notre côté nous avons essayé de rester spectateurs. L'idée de ce reportage n'était pas de venir porter un jugement moral sur ce sport.  Sur  place, nous aurions été de toute façon bien seuls sur ce sujet.

Pendant mon séjour de deux semaines à Madagascar, je n'ai pas rencontré beaucoup de gens émus par cette activité légale, populaire, et ancienne, comme dans certains pays d’Asie.

Notre présence dans le gallodrome n'a d'ailleurs semblé déranger personne.

A Mada, le combat de coqs est une  passion, un rite, une activité où l'on va se détendre le week-end et espérer gagner quelques ariary. Un endroit où des pères emmènent leurs fils, sans tabou. Comme on va simplement voir un match de foot, chez nous. 

Dans l'élevage de Ravoavy Lovatahina, à Antananarivo, novembre 2016. (AFP / Gianluigi Guercia)

Ce blog a été écrit avec Pierre Célérier à Paris.

Pierre Donadieu