« Beaucoup meurent dans la jungle, et personne ne peut les compter »

TURBO (Colombie) – En m’éloignant du cimetière Nuestra Señora del Carmen à Turbo, dans la chaleur moite du nord-ouest de la Colombie, je repense à l’histoire que je suis venue couvrir – celle des milliers de migrants qui transitent par ici dans leur quête désespérée du « rêve américain » – et je me dis que Frederic Joseph Russell, s’il avait vécu à notre époque, aurait peut-être aimé la raconter.

Turbo, c’est une ville de 160.000 habitants sur la mer des Caraïbes, près de la frontière panaméenne, devenue un point de passage pour des milliers de migrants cubains, haïtiens, africains et asiatiques en route vers les Etats-Unis. C’est aussi le lieu où, le 11 janvier 1897, un jeune journaliste américain du nom de Frederic Joseph Russell succomba à la malaria ou à la fièvre jaune à l’âge de vingt-deux ans. Son élégante pierre tombale en granit, découverte en 1994 par un fossoyeur de la ville alors qu’elle avait été transformée depuis des années en banc public, orne désormais l’entrée du cimetière. Quant au corps, personne ne sait où il se trouve.

La pierre tombale du journaliste américain Frederic Joseph Rusell dans le cimetière de Turbo, en Colombie (AFP / Raúl Arboleda)

A l’époque du premier et dernier voyage de Russell à Turbo, la région connaissait un boom grâce au commerce du caoutchouc noir et de la tagua, l’ivoire végétal qui jusqu’à l’invention du plastique servait à la fabrication de boutons. Selon des éléments assemblés par le journal Miami Herald, Russell avait régalé ses lecteurs de récits de voyage à travers la Guyane britannique et le long du fleuve Orénoque, visitant des mines d’or « dans les jungles fétides » et des « marécages infestés de fièvre », cette même fièvre tropicale qui lui coûta la vie alors qu’il voyageait en bateau sur le rio Atrato, l’autoroute fluviale du nord-ouest de la Colombie.

Cent-vingt ans plus tard, les rues sales et défoncées de Turbo attirent à nouveau les reporters, mais pour des raisons bien lointaines à celles qui avaient fait venir Russell dans cette contrée du bout du monde. Aujourd’hui, la région est devenue une escale pour des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants venus de Cuba, d’Haïti, mais aussi de pays aussi lointains que la Somalie, le Pakistan, le Népal et le Bangladesh, prêts à traverser bien des jungles fétides et bien des marécages infestés de fièvre dans l’espoir de trouver une vie meilleure bien plus au nord, aux Etats-Unis. Leurs espoirs s’achèvent souvent dans une tombe du cimetière local, à l’ombre de l’épitaphe de Frederic Joseph Russell.

Le fossoyeur Evelio Cortez à côté des caveaux de migrants inconnus dans le cimetière de Turbo, en juin 2016 (AFP / Raúl Arboleda)

Au cimetière Nuestra Señora del Carmen, le fossoyeur Evelio Cortez – celui-là même qui avait trouvé et restauré la pierre tombale du journaliste – nous montre les modestes caveaux attribués aux nombreux défunts non-identifiés. « Ce sont les eaux du golfe qui les amènent. Ils arrivent complètement décomposés et ils restent ici, probablement pour toujours. Personne ne viendra jamais les réclamer».

Toujours à Turbo, le général de brigade Adolfo Enrique Martínez commande la Fuerza de Tarea Neptuno, l’unité des forces armées colombiennes chargée de lutter contre le narcotrafic le long de la mer des Caraïbes. Il connaît bien la tragédie des migrants engloutis par les eaux traitresses du golfe d’Urabá. « Il y a eu des naufrages, des noyades et des disparitions », nous raconte-t-il. Pendant qu’ils cherchent des passeurs de drogue en mer, ses hommes tombent souvent sur des embarcations prévues pour vingt personnes transportant quarante migrants sans gilets de sauvetage, aux prises avec des vagues de quatre mètres de haut.

Des migrants cubains et haïtiens embarquent pour la frontière panaméenne à Turbo, en août 2016 (AFP / Raul Arboleda)

Depuis Turbo, les migrants rejoignent les plages de Sapzurro et Capurganá, de l’autre côté du golfe d’Urabá, à deux pas de la frontière panaméenne, dans l’espoir de passer dans le pays voisin et de poursuivre leur remontée de l’Amérique centrale. Mais l’impénétrable jungle du Bouchon du Darién, véritable muraille naturelle séparant l’Amérique centrale de l’Amérique du Sud, est un piège aussi redoutable que les tempêtes de la mer des Caraïbes. « La marche peut être assez courte, de l’ordre de quelques jours », me raconte Andy Sánchez, un Cubain de 45 ans que je rencontre à Turbo. « Mais c’est dangereux, à cause de l’état du terrain et parce que la zone est contrôlée par le narcotrafic ».

Comme Andy, des centaines de Cubains ont passé des mois bloqués à Turbo, stoppés dans leur marche vers le nord par un durcissement des contrôles frontaliers au Panama et dans d’autres pays d’Amérique centrale. Lors de ma visite en ce début août, ils végètent encore dans un entrepôt prêté par un habitant du coin qui a eu pitié de les voir camper à la belle étoile devant l’église. En quelques semaines, ils ont rebaptisé leur rue « Calle 8 », en référence à la célèbre artère du quartier cubain de Miami.

(AFP / Raúl Arboleda)

L’air est irrespirable dans ce local où tout le monde fume sans discontinuer pour occuper l’interminable attente. La nuit, ils disent entendre les coups de feu des narcotrafiquants dans les alentours. Mais curieusement, on ne sent aucune tristesse ici, comme si le rêve collectif d’un avenir meilleur était trop beau pour alourdir l’ambiance. En tout cas tous disent préférer « un tombeau en Colombie plutôt que de rentrer à Cuba ».

« A Cuba, on est sans espoir. Et quand un être humain perd espoir… » me confie tristement Mercedes Salazar, 38 ans, qui avant de tenter l’aventure migratoire travaillait dans les services de catering de l’aéroport de La Havane. « Et j’espère que Hillary va gagner, parce que si c’est Trump… Aïe ! Il n’y a plus qu’à creuser nos tombes ».

Malgré ses déclarations enflammées contre l’immigration et ses promesses d’ériger un mur entre le Mexique et les Etats-Unis, le candidat républicain Donald Trump n’est pas la principale crainte des migrants cubains. Ce qui les inquiète vraiment, en fait, c’est la fin de la longue brouille entre Washington et La Havane. Depuis les années 1960, les Cubains aux Etats-Unis jouissent d’avantages considérables par rapport aux migrants en provenance d’autres pays. Le Cuba Adjustment Act les dispense ainsi d’entrer légalement dans le pays : tout Cubain qui réussit à poser un pied sur le sol Américain de quelque façon que ce soit est autorisé à y rester, et à solliciter un permis de résident permanent au bout de seulement un an. La normalisation américano-cubaine amorcée par le président Barack Obama va-t-elle sonner le glas de ce régime privilégié ?

Sans attendre, les Cubains déçus par la vie dans leur pays continuent à entreprendre depuis La Havane un voyage surréaliste. Leur première étape est Trinité et Tobago ou le Guyana, qui font partie des rares pays où ils peuvent se rendre sans visa. Ironie cruelle: pour rejoindre ces destinations depuis Cuba, ils doivent souvent transiter par l’aéroport de Panama, ville par laquelle ils repasseront plusieurs mois plus tard, s’ils ont de la chance. Une fois arrivés, ils rejoignent clandestinement la Colombie en passant soit par le Venezuela, soit par le Brésil, le Pérou et l’Equateur. Il leur reste encore toute l’Amérique centrale à traverser, sans parler du Mexique.

Encore plus nombreux en Colombie que les Cubains, les migrants illégaux Haïtiens ont le désespoir pour dénominateur commun. Dans la rue, on les confond facilement, à première vue, avec des habitants de Turbo – ville où les descendants d’esclaves africains sont majoritaires. « Mais pour nous, c’est facile de les identifier », nous explique un chauffeur de taxi. « Dès qu’on les voit, on sait qu’ils ne sont pas d’ici ». A Turbo, on trouve aussi des Africains, comme le Somalien Mohamud Warfa dont j’apprends quelques semaines après notre rencontre, via un message WhatsApp, qu’il est arrivé jusqu’au Mexique mais qu’un des trois parents qui l’accompagnait s’est tué en tombant dans un ravin dans la jungle entre le Costa Rica et le Nicaragua. L’accident, me raconte ce jeune homme grand et robuste qui rêve de devenir médecin, a aussi coûté la vie à une mère haïtienne qui a laissé un orphelin de cinq ans, sourd de surcroît. « Beaucoup de gens meurent dans la jungle, mais personne ne peut les compter », m’écrit Mohamud.

(AFP / Raúl Arboleda)

Ces derniers jours, on ne voit plus beaucoup d’étrangers dans Turbo. Le gouvernement colombien a lancé un plan de choc contre l’immigration illégale et contre les trafiquants d’êtres humains. Si j’en crois les photos que les autorités migratoires ont envoyées aux journalistes, le hangar où s’entassaient des centaines de Cubains lors de mon dernier passage est désormais complètement vide. Il ne reste plus que des cartons abandonnés et des flaques d’eau sale là où, quelques semaines plus tôt, se dressaient les toilettes chimiques. « La majorité des occupants ont accepté de se plier à une mesure d’expulsion volontaire et ont quitté le territoire national par leurs propres moyens », affirment les autorités. A ce jour ils sont probablement dans la jungle, en train de tenter leur chance.

(Cet article a été traduit de l’espagnol par Roland de Courson à Paris).

Une Cubaine pleure en embarquant dans un bateau pour la frontière panaméenne à Turbo, Colombie, le 6 août 2016 (AFP / Raúl Arboleda)

 

Alina Dieste