Au revoir Tunis

Tunis -- Longtemps, il fut omniprésent, ses cheveux soigneusement teints d’un noir de jais à la Une de toute la presse. Dans les pseudo-reportages de la télévision publique, la foule scandait son nom, debout sur les trottoirs fraîchement repeints pour que son auguste personne ne s’offusque pas de la négligence dans laquelle vivait la majorité de la population. Et si nous osions parler de politique dans un café du centre-ville, nous chuchotions pour ne pas attirer l’attention des indics.

Le président tunisien Zine Al Abidine Ben Ali, lors d'une conférence consacrée à l'internet à Tunis le 16 novembre 2005. Au pouvoir depuis 1987, il en sera chassé par une révolte populaire en 2011. (AFP / Eric Feferberg)

Aujourd’hui, cela fait pourtant sept ans qu’il a été renversé, contraint à la fuite vers l’Arabie saoudite.

Sept ans! Sept ans déjà? Comment est-ce possible?

En ce 14 janvier 2018, je me promène parmi les centaines de Tunisiens venus arpenter l’avenue Bourguiba, comme chaque année depuis la chute du dictateur Zine El Abidine Ben Ali, pour commémorer la révolution qui l’a balayé après 23 ans d’un règne par la terreur.

Comme chaque année, l’ambiance est à la fois aux revendications et à la fête.

De jeunes manifestants tunisiens, pendant les mouvements de protestation qui ont suivi l'application de mesures d'austérité économique. Ici à Siliana, à 130km au sud de Tunis,le 11 janvier 2018. (AFP / Faouzi Dridi)

Comme chaque année, ces commémorations me font faire un bond dans le passé. Et bien que ces derniers temps aient été un mélange de moments de grâce et d’atrocités, je ne peux m’empêcher d’être pleine de gratitude pour cette révolte qui a transfiguré la Tunisie et m’a permis de revenir dans mon pays pour y exercer mon métier sans crainte, en toute liberté.

Pendant que des milliers de mes compatriotes se soulevaient contre la dictature, j’étais en mission au Soudan, pour aider notre bureau dans la couverture du référendum sur la partition du pays. Basée au Caire, c’est ma deuxième mission à Khartoum, où l’actualité est passionnante mais je ronge mon frein. Je passe mes nuits et une partie de mes journées à suivre les informations en provenance de Tunisie, entre les urgents AFP, la BBC et Al Jazira.

Le 14 janvier 2011, je fais un reportage sur de jeunes poètes soudanais quand je reçois l’incroyable coup de fil : « Ben Ali est parti! Ben Ali a quitté la Tunisie! ». Je n’en crois pas mes oreilles. J’exulte mais aussitôt, l’angoisse s’installe. Que va-t-il se passer maintenant ?

Manifestation exigeant le départ du président Ben Ali, le 14 janvier 2011, avec pour mot d'ordre: "Dégage". Il fuit le jour même pour l'Arabie saoudite. (AFP / Fethi Belaid)

 

Je dois absolument rentrer chez moi, je veux être dans mon pays, avec ma famille. Ma hiérarchie le comprend immédiatement et avance ma date de départ du Soudan.

Je débarque à Tunis trois jours après le départ de Ben Ali, euphorique, incrédule.

A mon arrivée, nous allons directement en famille sur l’avenue Bourguiba. Les rues sont quasiment vides et l’armée est partout, mais après deux décennies d’une dictature policière la présence des militaires a quelque chose de rassurant. En cette fraîche journée ensoleillée, il flotte dans l’air une odeur de liberté.

Des manifestants, opposés à la présence de partisans du président déchu dans le nouveau gouvernement, fraternisent avec des soldats, à Tunis, le 20 janvier 2011. (AFP / Martin Bureau)

Les rares personnes en voiture agitent la main en direction des soldats. Certaines passent la tête par la vitre pour leur crier « merci !».

Mes premiers jours à Tunis se passent le sourire perpétuellement aux lèvres, à essayer d’absorber cette agitation joyeuse, à voir mon pays longtemps étouffé se transformer en agora où tout le monde parle de tout, surtout de politique, toute la journée.

Le général Rachid Ammar, chef d'Etat-major tunisien, s'adresse à une foule de manifestants à Tunis, le 24 janvier 2011. Le chef de l'Etat Zine el Abidine Ben Ali a fui le pays dix jours avant. (AFP / Ines Bel Aïba)

Au bout de quelques jours et à mon grand bonheur, l’AFP me demande de rester une semaine de plus pour aider à la couverture. A la Kasbah, place du gouvernement, des milliers de manifestants campent pour exiger la démission du gouvernement de transition. Je passe plusieurs jours avec eux, du petit matin jusqu’au couvre-feu nocturne.

C’est pendant ce sit-in que je comprendrai que le journalisme est parfois une question de chance.

Un jour, alors que je remonte l’avenue Bab Bnet, je remarque une agitation inhabituelle à ma droite.

J’hésite à y aller, les attroupements étant devenus courants. Mais une plaque d’immatriculation militaire m’intrigue et je me fraie un passage dans la foule. Là, entouré de militaires et de manifestants, se trouve le chef d’état-major de l’armée de terre, le très populaire Rachid Ammar, dont la légende dit à l’époque qu’il a refusé de tirer sur les manifestants—une version depuis démentie. 

Je n’en crois pas mes yeux : celui qui ne s’est pas exprimé depuis le début du soulèvement est à quelques centimètres. J’ai tellement peur de me tromper et de diffuser une fausse information que je prends son badge en photo et que j’interroge l’un des officiers, au risque de passer pour une imbécile : « C’est bien lui ? C’est bien Rachid Ammar ? ».

Le général se met à parler. Je m’éloigne en courant pour appeler notre bureau et envoyer les urgents : « L’armée se porte garante de la révolution. L’armée est fidèle à la Constitution ». Je ne m’en rends pas compte dans l'excitation du moment mais « c’est un scoop », me dira avec enthousiasme le soir-même un collègue.

 

                       Entretemps l'Egypte s'est mise à bouillir

Au septième jour de manifestations demandant le départ du président égyptien Hosni Moubarak, sur la place Tahrir au Caire, le 31 janvier 2011. (AFP / Marco Longari)

Mais entretemps, l’Egypte s’est mise à bouillir. Je dois rejoindre Le Caire, la ville où je vis et travaille depuis quatre ans.

De l’aéroport, nous allons directement au bureau. Convalescente, la ville tente de se remettre du vendredi de la colère, le 28 janvier, au cours duquel tant de manifestants ont été tués.

Les routes sont quasi désertes. Incendié par des manifestants, le bâtiment du parti du président Hosni Moubarak, non loin de la place Tahrir, fume encore.

Je retrouve avec bonheur mes collègues, surtout Jailan Zayan, « my sister from another mother » (ma soeur d’une autre mère). Le bureau est en pleine effervescence, des renforts sont arrivés de tout le réseau AFP. Commencent alors de folles semaines pendant lesquelles nous ne vivons plus que pour couvrir ce qui se passe.

Manifestation contre le régime du président Moubarak, place Tahrir, le 1er février 2011. (AFP / Mohammed Abed)
Pendaison d'un mannequin représentant le président Hosni Moubarak, le 1er février sur la place Tahrir, lors d'une manifestation monstre. Moubarak démissionne dix jours plus tard. (AFP / Patrick Baz)

 

 

Nous passons nos journées et beaucoup de nos nuits entre le bureau et la place Tahrir. Nous dormons souvent dans des chambres d’hôtel tout près de l’agence pour ne pas braver le couvre-feu.

Dans le chaos ambiant, des épisodes surréalistes surnagent, comme la fameuse « bataille des chameaux », au cours de laquelle des partisans de Moubarak attaquent les manifestants de la place Tahrir à cheval et à dos de dromadaire.

La « bataille des chameaux », au cours de laquelle des partisans de Moubarak attaquent les manifestants de la place Tahrir à cheval et à dos de dromadaire. Le 2 février 2011. (AFP / Andrey Smirnov)

Si au bureau nous nous sentons en sécurité, la place Tahrir, l'épicentre de la révolution, représente un réel danger pour les femmes malgré tous les idéaux qu’elle porte. Un soir, alors que je m’y trouve pour la venue de l’opposant Mohamed ElBaradei et que je suis à moins d’un mètre de ce dernier, je sens des mains se poser sur moi, tenter d’enlever mon pull. Au milieu de la foule compacte, impossible d’identifier le ou les agresseurs. Je dois hurler pour que l’on m’extirpe de là. Ce ne sera que l’un des nombreux incidents que nous vivrons avec mes consoeurs.

Malgré tout, le sentiment exaltant que nous sommes en train de vivre l’Histoire ne nous quittera plus.

Une sensation d’autant plus forte que Jailan et moi sommes particulièrement touchées par les soulèvements : je suis une Tunisienne vivant au Caire, elle est la fille d’une Egyptienne et d’un opposant libyen contraint à l’exil par Mouammar Kadhafi.

 

                                    Le début du soulèvement en Libye

Un rebelle libyen piétine une photo de Mouammar Kadhafi, le 22 juin 2011, à Benghazi, un des sièges de la rébellion. (AFP / Patrick Baz)

Le début du soulèvement en Libye ne fera qu’ajouter à l’ascenseur émotionnel que nous vivons depuis quelques mois.

Entre 2011 et 2012, je passerai un peu moins de quatre mois en Libye.

Je m’y rends pour la première fois en septembre 2011 après avoir fait Le Caire-Benghazi en voiture, les liaisons aériennes étant suspendues.

J’arrive dans un pays qui vit une parenthèse enchantée. Tout est extraordinairement ouvert, tout est à portée de main – un rêve de journaliste. J’assiste un jour dans l’est du pays à une réunion d’officiers de l’armée. Elle est censée être fermée mais « la journaliste peut rester », lâche l’un d’eux, avant que les militaires ne proclament le désormais célèbre Khalifa Haftar « chef d’état-major de l’armée nationale libyenne » encore en lambeaux. Nous interviewerons plus tard Khalifa Haftar à Tripoli, dans un lieu tenu secret où nous serons conduits par ses hommes, comme dans un film, parce qu’il craignait pour sa sécurité.

Avec le recul, tous les maux qui affecteront bientôt le pays, les différends explosifs entre milices sont déjà là, en germe. Nous nous doutons bien que la transition sera extrêmement complexe, mais je me laisse porter par les espoirs des Libyens, par cette libération de la parole inédite en 42 ans de dictature.

Cette expérience libyenne me marquera tant que longtemps, j’ai eu dans ma voiture un CD de chansons patriotiques libyennes que je connaissais par cœur et que j’imposais à mes pauvres amis, à la fois amusés et excédés. S’il m’arrive encore de les chanter, je n’arrive plus à les écouter jusqu’au bout. Les espoirs qu’elles reflètent sont entachés d’amertume au vu de la situation dans laquelle se trouve le pays.

Et bien que « l’AFP ne soit pas une agence de voyages », comme a un jour tonné l’un de nos chefs, je garde précieusement le souvenir des superbes sites archéologiques que j’ai eu la chance de visiter en Libye, comme la majestueuse Leptis Magna que je rêvais de connaître depuis mon enfance.

A la fin de mon expérience libyenne, je regagne l’Egypte. Mais bientôt, l’appel du pays se fait trop fort et à l’été 2013, je rentre en Tunisie. D’abord en congé sabbatique, je rejoins le bureau de l’AFP à Tunis, en tant que directrice adjointe, début 2014. Champagne !

Les premiers mois sont un enchantement. Le seul fait de travailler dans le centre-ville de Tunis, un quartier que j’ai toujours adoré, me remplit de joie. Je me replonge avec bonheur dans ma langue maternelle, je me délecte du fait que l’on puisse joindre n’importe quel interlocuteur, que l’on puisse écrire sur ce que l’on veut sans se soucier une seule seconde de censure.

Mais la Tunisie sera rapidement rattrapée par la réalité. L’assassinat de l’opposant Chokri Belaïd le 6 février 2013, alors que je suis encore au Caire, avait déjà été un choc immense, de mauvais augure pour le pays.

Le 25 juillet suivant, le glaçant scénario se répète avec le député Mohamed Brahmi.

Je profite ce jour-là d’une sortie avec une amie. Au moment où nous quittons,  l’humeur légère, un magasin de l’avenue Bourguiba, nous entendons un hurlement animal: c’est la veuve de Chokri Belaïd, Basma Khalfaoui, qui se tord de douleur à quelques mètres de nous. Elle vient d’apprendre que Mohamed Brahmi a été assassiné de la même manière que le père de ses deux filles : par balles, devant chez lui, par des hommes à moto.

Deux jours plus tard, nous nous rendons à ses funérailles. Comme pour l’enterrement de Chokri Belaïd, nombreuses seront les femmes à se rendre au cimetière du Jallez, rompant avec la tradition selon laquelle seuls les hommes accompagnent les morts à leur dernière demeure. Sur le chemin du retour vers le centre-ville, écrasé par la chaleur estivale, de nombreux manifestants s’agglutineront devant les épiciers pour acheter des bouteilles d’eau et des jus de fruits qu’ils boiront en public en plein mois de jeûne musulman du ramadan, l’un des nombreux tabous qui seront brisés en Tunisie les années suivantes.

Le schéma se répètera désormais souvent : des moments d’espoir immense brisés par des catastrophes. Des instants de joie en Tunisie gâchés par la nouvelle qu’un ami défenseur des droits de l’Homme en Egypte est interdit de voyager, que deux journalistes tunisiens ont été assassinés en Libye. Des élections libres et transparentes pour la première fois de l'Histoire de la Tunisie, un foisonnement culturel sans précédent mais aussi une série d'attentats sanglants, les corps de touristes assassinés gisant sur la plage d'un hôtel, la tête d'un très jeune berger égorgé parce qu'accusé de "collaborer" avec les forces de l'ordre ramenée à sa mère dans un sac plastique. Des jeunes qui forcent l'admiration en tenant tête à la brutalité policière, en luttant pour la justice sociale et en combattant l'homophobie à visage découvert, mais aussi des jeunes désespérés qui ne croient plus à leur pays, morts noyés après avoir pris la mer en rêvant de l'eldorado européen. De véritables montagnes russes émotionnelles.  

 

En ce 14 janvier 2018, attablée le temps d’une pause dans un café de l’avenue Bourguiba, je ne sais pas encore que dans quelques semaines je vais quitter la Tunisie après avoir été nommée à Washington. Je me remémore tout ce par quoi nous sommes passés et ma reconnaissance reste intacte. Oui, le pays reste instable. Oui, les maux qui ont provoqué la révolution sont toujours là. Mais même si peu de choses m’agacent autant que le fait qu’on me dise de « m’estimer heureuse » parce que la situation est pire en Egypte et en Libye, aujourd’hui je remonte au bureau le cœur en paix et plein d’espoir, parce que nous avons de la chance. Malgré tout.

 

Ines Bel Aïba