Monsieur Anis

Alep, Syrie -- Il y a des hommes, des rêves, et des objets plus forts que la guerre, et Mohammed Mahiedine Anis, sa collection de voitures anciennes, sa pipe et son phonographe, en font partie.

Le collectionneur avait fait l’objet d’un reportage vidéo à Alep, il y a un peu plus d’un an, par mon collègue syrien et photographe Karam Al-Masri. Nous l’avons retrouvé avec le directeur du bureau de Beyrouth, Sammy Ketz et le JRI de Damas, Youssef Karwashan. Ses voitures détruites, mais lui bien vivant, avec toujours ses rêves, sa pipe et sa musique.

Monsieur Anis n’a quitté la ville que dans les deux derniers mois des combats entre les rebelles et l’armée syrienne, avant que cette dernière reprenne Alep à la fin décembre. Dans le reportage de Karam, on pouvait croire que la guerre, bien présente pourtant, pouvait encore être tenue à distance. Mais comme nous l’avons constaté elle a tout dévasté.

Le quartier de Chaar, dans l'est d'Alep, où la vie reprend, 10 mars 2017. (AFP / Joseph Eid)
Une Buick modèle 1948 appartenant à monsieur Anis, dans le quartier de Chaar, le 9 mars 2017. (AFP / Joseph Eid)

 

Monsieur Anis, avec sa Mercury Montclair de 1957. (AFP / Joseph Eid)

Malgré cela il n’a pas été trop difficile de retrouver monsieur Anis.

Il est connu comme le loup blanc, dans le quartier de Chaar. Nous avons utilisé les quelques informations du reportage de Karam, et avons fait confiance aux indications des passants.

Il a suffi de demander où se trouvait le collectionneur de vieilles voitures américaines. 

Dans le reportage de Karam, il se faisait appeler Abou Omar, mais nous savions que c’était un pseudonyme, utilisé par sécurité. A un moment, nous avons abandonné la voiture et continué à pied, à cause de la quantité de gravats sur la chaussé. 

Nous sommes arrivés devant une grande porte en métal de couleur verte. Nous avons frappé. Il nous a ouvert. Sa première phrase a été : « vous êtes les Français ».

Comme nous étions en fin d’après-midi et que la lumière déclinait, il est devenu compliqué de faire des images.  Nous lui avons dit que nous reviendrions le lendemain, en lui demandant de nous préparer du thé pour l’occasion. 

C'est un homme qui a vécu les horreurs de la guerre, mais il a conservé l'espoir d’une vie meilleure. Il n'a eu de cesse de nous répéter que rien ne peut détruire son moral, sa détermination à surmonter les épreuves. Pour lui tout se joue dans la tête. Il a une volonté de fer, ce bonhomme.

Monsieur Anis, en décembre 2015, quand il se faisait appeler Abou Omar, et que sa Hudson Commodor de 1949 n'était que percée par des balles. (AFP / Karam Al-masri)
La même voiture, ou ce qu'il en reste, un peu plus d'un an après, 9 mars 2017 . (AFP / Joseph Eid)

 

 

Sa collection a été sérieusement endommagée pourtant. Il lui reste treize voitures, et sept à la fourrière. Il en parle comme des enfants, dit que ses Buick, Chevrolet et autres, sont « blessées ».  

 

Une Plymouth 1947 dans la cour de la maison de monsieur Anis. (AFP / Joseph Eid)

 Il dit qu’il veut recommencer à collectionner des voitures, en acheter de nouvelles. A vrai dire, je ne suis pas sûr qu’il y croie vraiment, quand on regarde la situation de la ville et du pays. Mais ça l’aide à tenir.

Parce qu’il vit maintenant dans des conditions éprouvantes. Son appartement est dévasté, sa maison quasiment détruite. «Comment pouvez-vous habiter là », lui avons-nous demandé. Il a répondu simplement : « c’est ma maison ». Il dort dans les débris

Monsieur Anis, dans sa chambre à coucher, en mars 2017. (AFP / Joseph Eid)
Et en décembre 2015, dans son salon. (AFP / Karam Al-masri)

 

Il est comme beaucoup d’habitants d’Alep. Très travailleurs, très entreprenants, et avec un attachement très fort à leur ville.

Ce qui l’aide aussi à vivre ce sont des souvenirs, et des objets. Comme son phonographe. Il n’y a plus d’électricité ou presque à Alep. Une heure par jour au mieux, et celle, aléatoire, des générateurs dispersés dans la ville. Mais son appareil pour disques en cire à 78 tours fonctionne avec une manivelle.

Quand nous lui avons demandé si lui aussi avait survécu, il a nous a répondu : « bien sûr, je vais vous le faire entendre. Mais avant je dois aller chercher ma pipe, parce que je n’écoute jamais de musique sans elle ».

Même sa bouffarde est abîmée. Il l’a réparée avec un morceau de scotch. Et la bourre de tabac ramené de Beyrouth.

Mohammad Mohiedine Anis, 9 mars 2017. (AFP / Joseph Eid)

Il a fait tourner son phonographe, avec l’enregistrement d’un chanteur syrien des années 40, Mohammad Dia al-Din. Le genre de musique qu’écoutait mon grand-père, au Liban.

Comme lui, les gens reviennent mais en petit nombre à l’est.

Le secteur ouest, gouvernemental, a été relativement épargné.  Alors que le quartier de Chaar, et ceux de l’est, ont été en partie pulvérisés par les bombes.

Le manque d’eau est un vrai problème. Elle revient petit à petit, avec des distributions de l’Unicef, mais certains creusent des puits sauvages dans la ville, et si on ne fait pas attention on est sûr de tomber malade avec une eau d’origine douteuse. 

Pour s’alimenter on trouve de petits étalages de légumes, et des conserves, des petites boucheries, le strict nécessaire pour vivre. Il y a aussi des produits de première nécessité pour reconstruire. La vie revient, doucement.

Sur son phonographe, la chanson qu'écoute monsieur Anis s’appelle "Hekaya", histoires.

Ce billet de blog a été écrit avec Pierre Célérier à Paris.

Joseph Eid