Le paradis perdu

Paradise, Californie (Etats-Unis) -- Quand d’énormes incendies ont frappé la Californie l’an dernier les gens ont cru qu’il s’agissait d’une anomalie. Ils s’attendaient à ce que la saison des feux de forêt revienne à des épisodes normaux, comme l’Etat en connait depuis des décennies. Et puis « Camp fire » est arrivé.

En termes de destruction il a éliminé toute concurrence passée. Et de bien loin.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Plus de 10.000 maisons calcinées. Au moins 77 morts et plus de 1.000 personnes portées manquantes. C’est l’incendie le plus meurtrier qu’ait jamais connu la Californie. Un incendie littéralement extraordinaire.

Des braises du "Camp fire" sont portées par des vents violents près de Paradise, Californie, le 8 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)
Un quartier calciné de Paradise, le 15 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

 

Quand il a démarré le matin du 8 novembre on a bien vu qu’il pourrait être important. Je me suis levé vers 8h00 et un de mes copains photographes spécialiste des feux de forêt m’avait déjà envoyé un texto pour me prévenir. Comme lui, je suis photographe free-lance et je chasse les incendies et les autres catastrophes naturelles depuis des années.

C’est un de mes sujets préférés.

Pour faire notre métier nous approchons les feux de près. Nous les suivons en écoutant les canaux de CB et de radio des services de secours, et en suivant les fils twitter et les sites des pompiers. Quand je me suis levé le feu avait déjà dévoré presque 500 hectares d’un endroit boisé avec très peu d’humidité. Avec des vents dépassant les 80 km/h il avait toutes les chances de devenir un véritable problème. A 9h00 j’étais sur la route, en direction du nord.

Dans un incendie les pompiers ont plusieurs priorités. La première est de sauver les vies, et ensuite seulement les propriétés. Les conditions climatiques étaient sensiblement identiques à celles des incendies de l’an dernier – un temps sec, un faible taux d’humidité de la végétation et des vents forts. Alors quand le « Camp fire » a démarré dans les contreforts des montagnes de la Sierra, les pompiers n’ont pas pu faire grand-chose pour l’arrêter.

L'hôpital "Feather River" en flammes à Paradise, le 8 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)
Evacuation de patients de l'hôpital "Feather River" à Paradise. (AFP / Josh Edelson)

 

Je suis arrivé à Paradise, vers 12h45, et l’incendie tournait à plein régime. J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’un feu majeur.

L’une des premières choses que j’ai vues en arrivant était un hôpital en feu. On était en train d’évacuer ses patients dans des vans. OK, me suis-je dit, si les pompiers ne peuvent pas empêcher le feu d’atteindre des endroits stratégiques, c’est que l’affaire est grave. Je n’imaginais pas encore à quel point. 

Je n’ai pas tardé à sentir la férocité de l’incendie.

A un moment, je me suis retrouvé à une intersection, dont les immeubles à chaque coin étaient en feu. Avec les bourrasques de vent à 80 km/h, la vue que j’avais des maisons et des voitures en feu était brutalement masquée par des nuages de fumée noire, si épaisse qu’on ne pouvait plus rien voir à un mètre devant soi.

L'incendie gagne du terrain, Paradise, 8 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

J’ai pris quelques photos depuis ma voiture, en me demandant si je ne devrais pas sortir pour en prendre d’autres. Je ne savais pas ce que je risquais.

Soudain j’ai vu arriver vers moi un tourbillon de feu, de trois mètres de large environ. Ça ressemble à un tourbillon de poussière, du genre de ceux qu’on voit dans le désert, mais au lieu de grains de sable il charrie des braises. Je n’ai pas peur de ces dernières, parce que je porte le même équipement de protection que les pompiers. Mais les tourbillons de feu sont très rares et complètement imprévisibles. Je ne pouvais pas savoir s’il grossirait ou changerait de direction.

Par prudence, j’ai engagé la marche arrière pour me tirer de là. J’étais en pleine manœuvre quand j’ai vu les lignes électriques au-dessus qui commençaient à bouger violemment. Un paquet d’entre elles est brusquement tombé devant ma voiture. Des scènes pareilles se répétaient tout à travers la ville.

Un pompier californien vérifie des voitures abandonnées près d'un pylône électrique tombé au sol, à Paradise, le 10 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

Les flammes dévoraient tout, maison après maison, magasin après magasin. Tous les établissements de restauration rapide avaient déjà brûlé, et un supermarché avec eux.

Il y avait un grand centre commercial ceinturé par un énorme parking. La plupart du temps ces derniers procurent une protection parce que le feu ne peut pas s’y alimenter. Mais pas cette fois. Il était déjà en train de détruire un commerce après l’autre.

La scène se répétait sans cesse, où que j’aille. Le feu était partout. La ville n’avait aucune chance de s’en sortir.

Un restaurant de la chaîne Jack In The Box est en feu à Paradise. (AFP / Josh Edelson)
Le même restaurant, deux jours plus tard. Le 10 novembre. (AFP / Josh Edelson)

 

En Californie, nous sommes trois ou quatre à chasser régulièrement les incendies, et à chaque fois, nous partageons nos positions respectives par téléphone, par sécurité. Nous communiquons aussi avec des walkies-talkies et nous travaillons souvent ensemble.

A un moment je me suis éloigné du groupe et c’est là que j’ai eu mon accident. Je me suis arrêté pour charger les photos de mon appareil sur mon ordinateur, afin de les transmettre au desk de Washington. Mais je n’arrivais pas à établir de connexion. J’ai posé l’ordinateur, toujours ouvert, par terre devant le siège passager et j’ai redémarré pour essayer d’obtenir un signal cellulaire. Mes appareils photos et mes objectifs étaient sur le siège à côté de moi.    

Soudainement, j’ai vu une ligne électrique juste devant mon pare-brise. J’ai pilé pour l’éviter. Les appareils ont glissé et sont allés éclater l’écran de mon ordinateur portable. J’ai lâché une bordée de jurons. Plus moyen de transmettre mes images.

Paradise, 8 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)
Paradise, 8 novembre 2018 (AFP / Josh Edelson)

 

Je me trouvais au beau milieu d’un incendie et j’avais besoin d’un nouvel ordinateur. Alors j’ai quitté Paradise pour me rendre à Chico, la ville la plus proche, à une demi-heure de route de là.

J’ai trouvé mon bonheur dans un magasin d’électronique Best Buy, et ça a été mon achat le plus rapide d’un MacBook Pro. Les vendeurs ont été super efficaces, en le préparant rapidement à fonctionner. J’avais toujours mes photos à envoyer depuis mon ordinateur. Je l’ai branché sur une télévision d’exposition pour voir ce qu’il avait dans le ventre et je les ai transmises.  

Le tout m’a pris une heure. Je suis reparti à toute vitesse vers Paradise.

"Camp fire", Paradise, 8 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

Ma mésaventure m’avait privé de deux heures de travail sur place, mais « Camp fire » était si massif que c’était sans conséquence.

En arrivant sur place je suis tombé sur une école élémentaire en feu.

Le lendemain matin, je pense que 90% de la zone avait brûlé.

Les flammes de "Camp fire" sur une crête près de Big Bend, Californie, le 10 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

Une des choses qui a rendu cet incendie si meurtrier n’est pas seulement sa rapidité mais aussi le fait qu’il soit arrivé dans une zone montagneuse. Les routes sont étroites et sinueuses. Les gens qui fuyaient l’incendie se sont vite retrouvés coincés dans des embouteillages. Ils ne pouvaient pas fuir.

Si vous conduisez sur une route au bord de laquelle il y a un feu et pas de vent, vous pouvez passer. Mais si ce dernier souffle à presque 100 km/h, les flammes s’étendent jusqu’à la route et vous ne les franchirez pas sans que votre voiture prenne feu.

Paradise, Californie, quatre jours après l'incendie, le 12 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)
Paradise, 10 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

 

Quand on couvre un incendie il y a deux phases, le feu lui-même et ses conséquences. C’est cette deuxième phase qui m’a le plus marqué.   

Je roulais dans les restes de la ville quand je suis tombé sur un corbillard, que j’ai suivi. J’ai eu un accès incroyable aux opérations de recherche des corps de victimes. A un moment nous nous sommes arrêtés devant une maison brûlée. Il y avait un corps juste là. Les secouristes ont soulevé une toiture de métal qui était tombée dessus. Le corps était complètement brûlé. Mais on pouvait saisir l’expression du visage du mort.

Je pense que c’était une femme. Sa main était dressée en l’air, comme si elle avait voulu se protéger de quelque chose. Ses yeux étaient ouverts et la peur avait figé l’expression de son visage. C’est comme si la pensée qu’elle savait devoir mourir, à ce moment, dans ce brasier, s’était imprimée sur sa face.

J’ai posé mon appareil photo, et je me suis voûté. En un instant j’ai éprouvé une sorte de connexion avec cette personne, avec la terreur qu’elle avait dû éprouver en réalisant qu’elle allait mourir dans cet incendie. Mes mains tremblaient. J’ai couvert beaucoup d’incendies, mais je n’avais jamais ressenti une chose pareille. Je n’ai transmis aucune de ces photos, par respect pour sa famille. C’était si épouvantable que cela aurait fait plus de mal que de bien.

Mon travail s’est résumé à ça les jours suivants. Suivre les secouristes à la recherche de corps et de restes humains. C’était très morbide.

Des membres du bureau du shérif de Yuba County emportent un corps, Paradise, 10 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

Le jour suivant, nous avons trouvé un homme couché face contre terre entre deux voitures, les bras contre la poitrine.

La manipulation d’un corps brûlé est horrible. Le cadavre est si raide que cela ressemble au transport d’un mannequin très lourd. Il faut attraper les mains, pour pouvoir le soulever. C’est horrible. Quand ils le retournent, cela détache des morceaux de peau, comme du chiffon. Ça a tout d’un film d’horreur. Vous regardez ça en priant pour qu’une partie du corps ne se détache pas pendant qu’on le déplace. En même temps, vous vous demandez comment cette personne est morte. Que faisait-elle, à quoi pensait-elle?

Avec cet homme, j’ai essayé de faire des photos sur lesquelles on ne pourrait pas l’identifier. Je n’y suis pas arrivé. En les regardant plus tard, je me suis dit que je ne pouvais pas les transmettre. La famille de cet homme les verra et reconnaîtra sa chaussure, les voitures près desquelles il se trouvait. Et ils en seraient furieux, je pense. Ils se diraient : Comment pouvez-vous nous forcer à regarder notre mari, notre père, notre fils dans un état pareil ? Je n’ai fini par transmettre que des photos du sac mortuaire contenant l’homme. Je n’ai fait que ça ensuite. Cet incendie m’a confronté à beaucoup de questions éthiques. 

Des secouristes fouillent les décombres d'une maison à la recherche de restes de corps humain, Paradise, le 14 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

Je suis toujours étonné de tout ce qu’un feu peut brûler. Des choses dont vous ne vous attendriez jamais à ce qu’elles puissent fondre, le font apparemment sans difficulté. Du verre. Des plaques d’immatriculation. Un feu d’une intensité telle qu’il fait fondre le métal.

Une plaque d'immatriculation à moitié fondue par la chaleur de l'incendie, Paradise, 9 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)
Des bouteilles de verre fondues au pied d'un arbre calciné, Paradise, 10 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

 

Les choses qui restent derrière sont fascinantes elles aussi. Et quelquefois troublantes. A un moment je suis tombé sur un petit carré d’herbe intact, devant une maison calcinée. Il y avait un petit banc avec dessus un squelette et des citrouilles. Une décoration d‘Halloween. La tête du squelette penchait d’un côté. Au milieu de toute cette dévastation la scène était un peu irréelle.

Décoration d'Halloween, Paradise, 12 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

Je suis resté cinq jours sur place, une durée inhabituelle pour moi. Je suis parti parce que j’avais besoin d’une pause, parce que ma femme me manquait et que je lui manquais, et parce que j’avais des commandes à honorer. Mais j’avais surtout besoin d’une pause. Pour me nettoyer la tête. Et puis je suis retourné à Paradise. Pour photographier la suite.

Habitant de Paradise, Chris Brown regarde les restes de sa maison, le 12 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)
Un pompier du compté de Butte, à Paradise, le 14 novembre 2018. (AFP / Josh Edelson)

 

Une chose qui arrive une fois peut être une aberration. Si elle survient une deuxième, c’est peut-être le début d’un cycle. Nous avons eu maintenant des feux gigantesques pendant deux années de suite. Avec mes collègues, nous pensons que ce n’est que le début d’un phénomène récurrent. Il n’y a pas d’autre explication. Nous avons franchi un seuil en termes d’échelle de destruction, et malheureusement il faut s’attendre à ce que la chose se répète.

Ce blog a été écrit avec Yana Dlugy à Paris.

Photo satellite du "Camp Fire" le 8 novembre 2018 fournie par la Nasa et diffusée le 10. (NASA Earth Observatory/ Joshua Stevens/AFP)

 

Josh Edelson