Une famille cherche à se mettre à l'abri après une frappe aérienne attribuée au régime syrien, dans l'enclave rebelle de la Ghouta orientale, à l'est de Damas, le 8 février 2018. (AFP / Abdulmonam Eassa)

Dans l'enfer de la Ghouta

Ghouta Orientale (Syrie) - Depuis cinq jours les bombardements ne cessent pas de la journée. Et parfois même la nuit. Avant, ils étaient concentrés sur les zones de combat. Ils visaient plus rarement les zones résidentielles. Mais maintenant les rues sont complètement vides de femmes et d’enfants. On n’y voit que quelques hommes. Même les marchés sont presque vides.

Les gens restent assis au rez-de-chaussée dans les maisons ou dans les sous-sols des écoles. Il n’y a pas de caves ici. Certains ont creusé des abris souterrains. Mais les bombardements sont si intenses que même là on est blessé ou tué.

Une frappe aérienne à Jisreen, dans la Ghouta orientale, le 8 février 2018. (AFP / Abdulmonam Eassa)

 

Les attaquants n’hésitent pas à s’en prendre délibérément aux sauveteurs, avec des doubles ou triples frappes. Comme jeudi dernier. J’étais à Jisreen (une petite ville de l'enclave) avec des secouristes, après une attaque, en train de prendre des photos. Un avion est revenu  en lâchant un missile à même pas cent mètres de là où nous nous trouvions.

Jisreen, Ghouta orientale, 8 février 2018. un secouriste évacue un enfant tiré des gravats après une frappe aérienne. (AFP / Abdulmonam Eassa)

 

Et puis quelques minutes plus tard, alors que je me trouvais dans  une vieille maison où les secouristes essayaient de dégager deux enfants et une femme coincés sous les gravats, la zone a été la cible d’une salve d’artillerie, qui a fait fuir tout le monde, sauf la défense civile, et moi-même.

 

J’étais submergé par la peur, mais j’ai réalisé que ça ne changerait rien, alors je suis resté, j’ai pris rapidement des photos, et j’ai filé. Après une frappe l’air est rempli par la peur. Même les secouristes ont peur.

Saqba, Ghouta orientale, un homme avec un enfant dans les bras, après une frappe aérienne, le 6 février 2018. (AFP / Abdulmonam Eassa)

 

La vie est devenue si effrayante, si pleine de sang. J’ai vu tant de choses affreuses, photographié des proches et des amis blessés. Nous avons tous peur que la situation ne se termine comme dans le siège d’Alep.

Dans de telles conditions, pour s’approvisionner il faut aller dans les quelques marchés très tôt le matin. Il y a aussi des magasins ouverts toute la journée, avec des gens tellement habitués aux bombardements qu’ils ont l’air d’attendre la mort dans la rue, juste pour vendre quelque chose, de quoi tenir un peu plus longtemps.

Des enfants nettoient une échoppe des débris projetés par une frappe aérienne, à Kafr Batna, dans la Ghouta orientale, le 6 février 2018. (AFP / Abdulmonam Eassa)

 

On trouve des produits agricoles, qui poussent dans le coin, et des produits de première nécessité qui entrent dans l’enclave, mais à un prix exorbitant.

Moi, j’ai besoin d’électricité pour charger mes batteries et transmettre mes photos. Il y en a cinq heures par jour environ. Elle est très chère. Ça me revient à environ 80 euros par mois.

Saqba, Ghouta orientale, 8 février 2018, après une frappe aérienne. (AFP / Abdulmonam Eassa)
Un membre de la défense civile porte le corps d'un enfant tué dans une frappe aérienne, à Jisreen, Ghouta orientale, 8 février 2018. (AFP / Abdulmonam Eassa)

 

 

Les repas sont simples. Le petit déjeuner par exemple c’est un peu de yaourt avec des olives. Un repas typique, c’est du riz, ou du boulgour, point. Il y a de la viande mais très peu de gens qui puissent se l’offrir. Parfois avec les bombardements, je ne peux même pas finir mon petit-déjeuner. Je quitte la maison dès que les frappes aériennes commencent et je rentre à la nuit tombée, sans avoir rien avalé de la journée.

Dans un hôpital de fortune, à Arbin, Ghouta orientale, 2 février 2018. (AFP / Abdulmonam Eassa)

 

Hier je suis parti le ventre vide. J’ai photographié trois massacres, à Jisreen, Saqba et Arbin. En rentrant, il y avait de la nourriture à la maison, mais je n’ai rien pu avaler. La fatigue et la pression psychologique étaient trop fortes. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer. J’ai transmis mes photos, et je me suis effondré dans le sommeil. Je me suis réveillé tôt, avec le bruit d’un nouveau bombardement, sur Hamouriya.

Pendant la journée il n’y a quasiment que des hommes dans les rues. Ils se tiennent près de l’entrée de leur maison, et quand ils entendent le bruit des avions, les enfants et les femmes sortent, et ils fuient l’endroit. Mais celui vers lequel ils se dirigent pourrait aussi être bombardé.

Des civils fuient après une frappe, Jisreen, Ghouta orientale, le 8 février 2018. (AFP / Abdulmonam Eassa)

 

Il n’y a plus un seul lieu sûr. Les frappes visent les mosquées, les maisons, les marchés, les écoles, les rues principales, même les quelques sous-sols. Il y a des missiles qui les touchent en premier, et puis ensuite les immeubles environnants. Il m’arrive souvent de quitter ma maison tôt le matin, et de découvrir en rentrant qu’un endroit a été touché non loin.  

Dans ces conditions, il faut tout faire le plus vite possible. Même enterrer les morts. Les gens ont peur que les cimetières soient bombardés. Parfois, on les enterre la nuit.  

Des enfants jouent avec des armes en carton, à Harasta, dans la Ghouta orientale, le 25 janvier 2018. (AFP / Abdulmonam Eassa)

N.D.L.R: le 14 février des aides humanitaires sont arrivées dans la Ghouta orientale avec le premier convoi à y entrer depuis fin novembre, a annoncé l'ONU. 

Abdulmonam Eassa