Riccardo Riccò quitte son autobus, encadré par des gendarmes, le 17 juillet 2008 à Lavelanet (AFP / Lionel Bonaventure)

Souvenirs du Tour (10) : la panique de l'agencier

Le Tour de France qui démarre le 29 juin en Corse fête, cette année, sa 100ème édition. Jean Montois, correspondant cycliste de l'AFP, a couvert les trente dernières, sans jamais rater une étape. Il a été le témoin privilégié des profondes transformations du cyclisme, depuis courses bon enfant des années 1980 jusqu'aux grands scandales de dopage des décennies suivantes, et de celles non moins profondes du journalisme sportif pendant la même période.

Pendant une dizaine de jours, il raconte quotidiennement pour le blog AFP Making-of une anecdote marquante de sa longue expérience sur la Grande boucle.

PARIS, 29 juin 2013 – Pour un journaliste d’agence, il est des moments où chaque seconde compte. Quelqu’un qui travaille pour un quotidien peut facilement se donner cinq minutes pour apprendre une nouvelle fracassante. Pas nous. Notre raison d’être est d’avoir l’information le plus vite possible et d’être les premiers à la transmettre au reste du monde. Et quand, pour une raison ou pour une autre, on n’y arrive pas, on est facilement submergé par un monstrueux sentiment de panique.

Nous sommes dans le Tour 2008, encore marqué par les affaires de dopage. Riccardo Riccò, un jeune espoir italien, a tellement survolé le début de la course qu’il a attiré les soupçons. Il finit par être contrôlé positif. Son équipe, Saunier Duval-Scott, le licencie sur le champ et se retire du Tour.

Cela se passe à Lavelanet, une petite localité de l’Ariège. Déjà en temps normal, la configuration de cette ville est un peu juste pour accueillir l’énorme volume de gens et de véhicules que représente le Tour. Le parking des bus des vingt-et-une équipes est ricrac. Mais là, c’est un véritable chaudron. Nous sommes entrés dans l’ère des smartphones et la nouvelle du contrôle positif de Riccò s’est répandue à la vitesse de l’éclair. Des centaines de journalistes, survoltés, assiègent le bus de l’équipe Saunier Duval dans le minuscule parking.

Je suis seul devant le bus et je m’aperçois très vite que j’ai un gros problème: le véhicule comporte plusieurs portes. Le coureur ou les responsables de l’équipe peuvent sortir par n’importe laquelle de ces issues. Impossible de savoir devant laquelle me positionner pour les attendre.

Le manager de l'équipe Saunier Duval-Scott Pietro Algeri annonce aux journalistes massés devant son bus le licenciement de Riccardo Ricco , le 17 juillet 2008 à Lavelanet (AFP / Lionel Bonaventure)

J’ai le souvenir de voir un des directeurs sportifs sortir par l’une des portes – naturellement la mauvaise en ce qui me concerne – et se mettre à parler, et d’être dans l’incapacité totale d’entendre ce qu’il dit. Une barrière humaine se dresse devant moi. Les bras articulés des caméras de télévision surplombent la foule. C’est la cohue. Tous mes confrères sont électrisés et bien déterminés à ne pas céder leur place. C’est injouable. Pendant deux ou trois secondes, je ressens un désarroi complet. J’ai la sensation que le monde entier est au courant de ce qui se passe en direct et que moi, journaliste d’agence présent sur le terrain, je l’ignore…

Toujours, jusque-là, j’ai réussi à me débrouiller. A me faufiler pour réussir à entendre ce qui se passe. Mais là, impossible. C’est le pire cauchemar que puisse vivre un journaliste d’agence. Toute ma vie je me souviendrai de cette sensation d’impuissance, là, sur un parking de Lavelanet.

Je suis chaque année la quasi-totalité de la saison cycliste. C’est ce qui me sauve ce jour-là. Par miracle, j’aperçois, prostré au volant d’une voiture tout près de là, un des directeurs sportifs de l’équipe Saunier Duval. C’est un Italien que je connais bien car, depuis plusieurs années, je le croise sur pratiquement toutes les courses cyclistes. Je laisse tomber la foule en furie et je vais cogner à sa vitre. L’homme est complètement effondré, mais il a quand même la gentillesse de me faire part des décisions prises par l’équipe. Grâce à quoi je réussis à contourner le problème.

Jean MONTOIS

Riccardo Riccò est conduit par les gendarmes au tribunal de Foix, le 18 juillet 2008 (AFP / Eric Cabanis)