Après l'incendie, village de Neos Voutzas, près d'Athènes, 24 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Comme si une comète était tombée là

Mati (Grèce) -- Angelos Tzortzinis, photographe pigiste pour le bureau d’Athènes, a été l’un des tout premiers journalistes à arriver sur les lieux de l'incendie de Mati le 23 juillet, dont le bilan approche les 100 morts. Pour lui, habitué pourtant à des couvertures difficiles, c’est « la pire qu’il ait connue » dans sa carrière…

Route coupée à cause de l'incendie, à Kineta, près d'Athènes, le 23 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Dans l’après-midi, je me suis rendu à Kineta, à l’ouest d’Athènes, où il y avait un gros feu. Les rafales de vent étaient telles que j’ai dû arrêter ma moto sur l’autoroute, depuis laquelle j’ai envoyé quelques images du ciel. On y voyait à peine à dix mètres. J’ai finalement trouvé un moyen de passer, et de prendre quelques photos de l’incendie. Puis on a appris qu'un autre feu se développait du côté est, près de la côte, à environ 80 km.

Incendie dans la ville de Rafina, près d'Athènes, le 23 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Vers 19h00, j’étais sur la colline qui surplombe Mati. On voyait très bien le feu en contrebas. J’ai pris des photos de gens qui regardaient l’incendie.

Avec quelques collègues, nous avons pu descendre dans la ville vers 21h30 ou 22h00.

Et là... C'était le chaos, comme si une comète était tombée là...

Maison en feu à Mati, 23 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Le feu brûlait encore par endroits, mais le reste était plongé dans le noir, parce qu'il n'y avait plus d'électricité.

Sur la route il y avait un caméraman avec un projecteur. J’ai profité du moment où il tournait pour prendre des photos, très rapidement. Il faut imaginer la scène : le caméraman, dix secondes de lumière, et moi qui prenais les photos sans toujours voir ce que je photographiais.

Une habitante de Mati au milieu de voitures calcinées, 23 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)
Deux habitantes évacuent Mati, le 23 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

 

 

C’est là que j’ai vu des corps calcinés sous les voitures, en particulier deux corps enlacés. D’après la police il y avait aussi un enfant mais je ne l’ai pas aperçu.

Il y avait un autre corps dont il ne restait plus que des os et un peu de peau. Le plus pénible était l’odeur de chair brûlée.

Il y avait aussi d’autres morts dans les voitures, mais je ne m’en suis pas aperçu à ce moment-là, seulement ensuite, au moment d'envoyer les photos.

Mati, le 24 juillet 2018, au lendemain de l'incendie. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Le feu avait été si rapide. Il avait fondu tout ce qui se trouvait sur son passage. Le métal des voitures faisait comme un liquide sur la chaussée, la semelle de mes chaussures avait commencé à fondre aussi.

On entendait aussi "bam bam bam!", les explosions des batteries de voitures.

Mati, 24 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Les pylônes électriques étaient tombés. J’ai dû me glisser dessous pour atteindre une petite crique où les gens s’étaient réfugiés, en me guidant avec les cris que j’entendais. Je n’avais que la torche de mon téléphone pour m’éclairer. On aurait dit un film de science-fiction... 

Sur la plage j'ai pris des photos de gens à bord de barques. Tout le temps que j’ai été là, je n’ai vu aucun bâtiment officiel venir les secourir, que des petits bateaux de pêche. J’étais si choqué. A un moment j’ai réalisé que j'avais même cessé de prendre des photos. Je ne faisais que regarder ce spectacle.

Des habitants de Mati sont évacués par la mer pendant l'incendie, le 23 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

J’étais tout seul, sous pression, j’avais l’impression de n'y rien comprendre. En plus la situation pratique était très difficile car il n’y avait plus d’internet dans Mati. Je travaillais comme un robot, je ne pensais à rien, la seule chose que je voulais c’était de l’internet pour envoyer mes photos.

Pendant ce temps le bilan officiel est de un mort vers 22h30, une information pas encore trop alarmante, et qui figure dans un papier général du bureau sur les différents feux qui sévissent tout autour d’Athènes. A ce moment-là personne n’évoque encore de catastrophe sur la côte est. Le témoignage d’Angelos permet à 00h26 de faire une alerte avec « cinq morts », et de commencer à donner la mesure du désastre qui s'est joué là. Vers 03h00 enfin, les autorités indiquent officiellement qu’il y a "plus de 20 morts". Le bilan augmentera ensuite sans cesse.

Victimes de l'incendie à Mati, 24 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Le lendemain matin, j'étais excité, fatigué, tout tournait dans ma tête, je n’avais pas dormi depuis un jour mais il n’était pas question que je laisse tout en plan.

Au matin, le bilan officiel était de 24 morts, mais une télé s’est mise à évoquer « une chose horrible dont on ne peut pas encore parler ». Il s’agissait en fait d’un groupe de 26 personnes toutes mortes sur le terrain d’une villa, encore une fois malheureusement tout près de la mer.  Les corps ont été trouvés en groupes enlacés. Ils n’avaient sans doute pas pu voir où ils allaient dans la panique. Ils avaient voulu gagner la plage mais le terrain était au bord d'une falaise. Je les ai pris en photo de loin. De toute façon nous n’étions pas autorisés à nous approcher, mais je ne sais pas si je l’aurais fait.

A Neos Voutzas, près d'Athènes, 26 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Cet incendie est le pire que j’aie connu dans ce boulot. Je n’ai jamais vu une catastrophe pareille.

Pourtant je suis allé sur des terrains de guerre avec des bombardements et les morts. Avec la crise des migrants j’ai vu aussi des choses très difficiles.

Mais là, au 21ème siècle…. Tout un village mort… J'étais touché aussi parce que c'est mon pays. Les mots ne sont pas suffisants pour décrire ce que j’ai vu.

Forêt à Neos Voutzas, 24 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

J'ai reçu des centaines de messages sur les réseaux sociaux, de gens émus qui commentaient mes photos. Je n'y ai pas répondu.

Ce n’est qu'à partir du troisième jour que j’ai commencé à prendre conscience de ce qui s’était passé.

Le feu avait été fou, et très imprévisible. Par exemple j'ai pris une photo d’un bouquet sur la grille d’une maison. C’est un hommage à une famille qui a été carbonisée en voulant s’enfuir. Il y avait encore de petits morceaux d'os au pied du bouquet, qui étaient restés quand les sauveteurs avaient enlevé les corps. Le pire c'est qu'après les avoir tués, le feu a brutalement changé de direction, et leur maison est restée intacte. C’est ce que le voisin m’a raconté.

Bouquet de fleurs sur la grille d'une maison où deux corps ont été retrouvés, à Mati, le 26 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Jusqu'au jeudi j'ai continué à faire des photos des conséquences de l'incendie. J'ai aussi pris quelques photos pour aider les sinistrés pour leurs dossiers d’indemnisation…

Le vendredi a été la première journée où je ne suis pas retourné à Mati. Mais je me suis encore réveillé à cinq heures du matin. Maintenant j’ai besoin de me reposer quelques jours...

Cette couverture pose aussi la question des photos que l'on peut passer dans une tragédie pareille. Photographier les morts, cela fait partie de mon travail. Mais j'essaie de le faire en respectant les corps.

Le premier soir j’ai juste envoyé une photo d’un corps calciné sous une voiture où on ne pouvait pas voir grand-chose. J’ai trouvé que c’était suffisant pour faire comprendre ce qui se passait.

Mati, 23 juillet 2018 (AFP / Angelos Tzortzinis)

Ensuite nous avons décidé avec Aris (Messinis, responsable de la photo à Athènes) et Stéphane Arnaud (rédacteur en chef photo) à Paris, que j’en enverrais d’autres, qui étaient plus dures, et que le siège déciderait ce qui pouvait passer ou pas. C’est ainsi qu’il y a eu deux ou trois photos de plus dans notre production.

C’est un équilibre à trouver entre l’éthique, le respect dû aux morts, et l’information du public, car c’est important aussi que les gens puissent avoir une idée de ce qui s’est passé.

Je pense finalement que c’est bien pour le photographe d’envoyer ce qu’il a, et de laisser à quelqu’un d’autre, avec plus de recul, de juger ce qui doit passer.

Bien sûr c’est mon travail de montrer les photos des corps, mais ce qui m’intéresse c’est de montrer aux gens un autre aspect de ce qui se passe, de prendre une certaine distance.

Par exemple l’image que j’aime le plus c’est quand je suis au-dessus de Mati en début de soirée, et que je photographie un père qui regarde le feu, avec son enfant dans les bras.

Des habitants regardent l'incendie qui touche la ville de Rafina, près d'Athènes, le 23 juillet 2018. (AFP / Angelos Tzortzinis)

Ce billet de blog a été écrit avec Odile Duperry à Athènes.

Angelos Tzortzinis