L'amnésie de Wuhan

“Aujourd’hui, la vie a repris presque normalement à Wuhan. Mais il est difficile d’aborder la pandémie avec les habitants. Et si certains sont prêts à raconter leur expérience, ils demandent à ce que leur témoignage soit anonyme”, écrit Laurie Chen, correspondante à Pékin après s’être rendue à Wuhan pour couvrir la mission d’enquête de l’OMS sur place, qui s'est achevée sans véritables conclusions. 

Pékin- En février, je suis allée à Wuhan pour couvrir la mission des experts de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) venus enquêter sur l’origine du coronavirus. Et je me suis rendu compte d’une chose : les habitants de la mégapole chinoise n’avaient pas la tête à faire le deuil des victimes du Covid-19 en général, et du docteur Li Wenliang, en particulier.

Ce médecin a, parmi les premiers, prévenu des ravages du virus qui a tué près de trois millions de personnes à travers le monde.

Arrivée de la mission d'experts de l'OMS à l'Institut de virologie de Wuhan (AFP / Hector Retamal)

Ses avertissements répétés concernant le Sars-Cov2 ont valu à Li Wenliang d’accéder au statut de lanceur d’alerte, mais aussi de subir le courroux des autorités chinoises. La photo qui le représentait malade, alité, un masque à oxygène sur le visage, a eu un retentissement mondial. Il est mort du Covid le 7 février 2020. Coïncidence, la visite des experts de l’OMS a correspondu avec le premier anniversaire de son décès.

Un an après, j’ai été frappée de ce que les habitants de Wuhan, où le virus a été identifié pour la première fois, ne parlaient pratiquement pas du Covid et que les autorités faisaient tout pour qu’il en soit ainsi.

Arrivée d'un malade à l'hôpital de la Croix-Rouge à Wuhan, en janvier 2020, en pleine poussée épidémique (AFP / Hector Retamal)

Pour preuve, des collègues m’ont rapporté avoir vu des gardes rembarrer un homme venu apporter des fleurs à l’hôpital où Li Wenliang travaillait, afin de lui rendre hommage.

Fleurs à la mémoire de Li Wenliang, le 7 février 2020 aux abords d'un bâtiment de l'hôpital central de Wuhan (AFP / Str)

Pourtant, c’est peu dire que Wuhan a payé un prix élevé à la pandémie. Les 11 millions d’habitants de cette immense ville du centre de la Chine ont été placés en confinement strict pendant 76 jours à partir du mois de janvier 2020. Des familles entières ont été décimées par la maladie.

Un habitant, qui a officié comme chauffeur volontaire pendant la pandémie, m’a raconté comment certains de ses collègues faisaient la navette entre les hôpitaux et les crématoriums avec pour chargement les corps de personnes décédées du Covid. Que de journées épuisantes sur ces routes vides, où voitures et camions étaient à touche-touche avant la pandémie.

Wuhan, le 26 janvier 2020 (AFP / Hector Retamal)

En cette période d’avant les vaccins, le chauffeur ne pouvait compter que sur son hygiène irréprochable et un régime strict à base d’herbes médicinales chinoises pour tenir le virus à distance.

Et pourtant. Un an après le confinement, cet homme, ce chauffeur, est l’une des rares personnes à s’exprimer ouvertement. “Autour de nous, beaucoup de gens sont très réticents” à parler de la pandémie, m’a expliqué un sexagénaire. “Ils disent : +La vie est belle ! Pourquoi t’entêtes-tu à en parler ?+”.

 

"La vie est belle, pourquoi parler de la pandémie ?" (AFP / Hector Retamal)

Wuhan m’a fait l’impression d’une ville tacitement divisée entre ceux qui préfèrent oublier et ceux qui veulent se souvenir.

A quoi cela tient-il ? Un avocat m’a expliqué que, pour les tenants de l’oubli, il est important de “ne plus jamais évoquer les douloureux souvenirs pour se concentrer sur d’autres choses, comme les bons repas ou les beaux paysages”.

Après des mois de délicates négociations et de pressions internationales, Pékin a finalement accepté en mai 2020 qu’une mission venue de l’étranger tente de mettre au clair comment le virus est passé de l’animal à l’être humain.

Las, entre retards et complications de tous ordres, la mission a mis un temps infini avant d’être effectivement lancée. La Chine a, par exemple, refusé d’accueillir des enquêteurs sur son sol par deux fois, mettant en avant des tests positifs au coronavirus et des problèmes de visas.

Une fois arrivés à Wuhan en janvier, le plus dur restait à faire pour les analystes: comment accomplir leur travail de fourmi (qui consistait tout de même à remonter le fil de la pire pandémie qu’ait connue l’humanité depuis le début du siècle), tout en ne fâchant pas leurs hôtes ?

Comme souvent lors des événements intensément suivis par les médias venus du monde entier, le point d’orgue a été la conférence de presse finale du 9 février. Pour l’occasion, les accès au complexe hôtelier Hilton avaient été bouclés et des dizaines de gardes en civil envoyés patrouiller à toute heure du jour et de la nuit.

(AFP / Hector Retamal)
(AFP / Hector Retamal)
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Après un retard d’une heure -- les autorités chinoises et les enquêteurs étrangers ayant chacun fixé une heure différente -- le chef de la délégation de scientifiques chinois a brûlé la politesse à ses hôtes en parlant abondamment des résultats. A l’en croire, il n’y avait “pas assez de preuves” pour dire si le coronavirus s’était propagé à Wuhan avant décembre 2019. A partir de ces déclarations, tout le monde était fixé : les Chinois entendaient bien rester maîtres de la parole chez eux.

Les experts internationaux ont, eux, préféré la diplomatie et la prudence dans leurs interventions, se cantonnant à des hypothèses sur l’origine du virus. Jugeant “hautement improbable” la théorie d’une fuite d’un laboratoire à Wuhan, ils ont néanmoins été incapables d’identifier l’animal responsable de la maladie. Et tout le monde ne paraît pas convaincu.

Fin mars, le patron de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus a demandé une nouvelle enquête avec des experts spécialisés pour revenir sur l’hypothèse d’une fuite de laboratoire.

Conférence de presse finale, le 9 février à Wuhan (AFP / Hector Retamal)

Aujourd’hui, la vie a repris presque normalement à Wuhan. Mais il est difficile d’aborder la pandémie avec les habitants. Et si certains sont prêts à raconter leur expérience, ils demandent à ce que leur témoignage soit anonyme.

(AFP / Hector Retamal)

Prenez madame Zhong, une dame âgée. Son fils est mort pendant la pandémie. Même en Chine, les gens n’ont aucune idée de ce que leurs compatriotes de Wuhan ont enduré pendant le confinement, explique-t-elle. “Ils ne connaissent que la propagande sur la victoire chinoise contre le virus et le nombre de vies sauvées”, dit-elle.

Marché nocturne à Wuhan, en juin 2020 (AFP)

Pour une autre habitante, une intellectuelle celle-là, les traumatismes vécus par les Chinois les plus âgés ont engendré une sorte d’oubli volontaire institutionnalisé. “Les catastrophes survenues dans le passé, que ce soit la Révolution culturelle ou la Grande famine, ont laissé une empreinte psychologique qui consiste à dire : +On est toujours en vie et c’est déjà ça. Il ne faut pas trop y penser +”, raisonne-t-elle.

Cet “oubli institutionnel” laisse aujourd’hui des traces bien perceptibles jusque dans les rites qui entourent le deuil.

(AFP / STR)

A Wuhan et dans la province du Hubei, les proches des défunts ont l’habitude de faire des offrandes à leurs morts autour du Nouvel an lunaire. Au moment de quitter la ville, j’ai d’ailleurs doublé une longue file de véhicules près d’un cimetière. Postés à des stands improvisés en bord de route, des vendeurs proposaient des chrysanthèmes et de l’encens, entre autres offrandes. 

J’ai appris plus tard que les recherches avec les mots-clefs “chrysanthèmes de Wuhan”  et “marché aux fleurs” de Wuhan avaient été censurées sur le réseau social chinois Weibo, après qu’une flambée de la demande de ces fleurs a créé une pénurie dans certains quartiers de la ville.

En voyant les habitants de Wuhan en deuil face aux tombes de leurs proches, je me demandais s’ils avaient aussi une pensée pour le docteur Li Wenliang et pour tous ceux qui ont péri pendant la pandémie. Mais ils pleuraient seuls. Et l’enquête de l’OMS ne leur a pas permis de tourner la page.

Opération de désinfection d'une église à Wuhan, en mars 2020 (AFP)

Edition: Sean Gleeson à Hong Kong et Roland Lloyd-Parry à Paris. Traduction au français: Guillaume Decamme.