Le Liban de Layal

“Jamais je n'aurais cru qu'un jour viendrait ou, en temps de paix, des survivants de la guerre me diraient qu'il y a pire que la guerre et encore plus effrayant que le bruit de ses canons. Mais, dans un pays englué depuis l'automne 2019 dans la dépression économique, il y a désormais la peur de la faim, de la pauvreté absolue”, écrit Layal Abou Rahal, directrice adjointe du bureau de Beyrouth.

Beyrouth - Je n’ai pas vécu la guerre civile. Je n'ai pas connu les abris dans les sous-sol où se réfugiaient les voisins pour se protéger des obus et des bombardements. Née en 1983, mon enfance s'est déroulée dans un petit village miraculeusement épargné par les combats, sur le flanc des montagnes boisées du sud libanais.

(AFP / Joseph Eid)

Mais comme tout le monde, j'ai grandi avec les récits de mes parents, de la famille, des amis rencontrés à Beyrouth, tous marqués par 15 années de combats sanglants entre des milices qui faisaient la loi et multipliaient les exactions.

Les livres, les articles, les documentaires sont légion. J'ai entendu le témoignage de certains anciens combattants qui, quand les armes se sont tues en 1990, se sont engagés pour construire une paix ô combien fragile.

Attentat à la voiture piégée, le 8 août 1986 à Beyrouth (AFP / Khalil Dehaini)

Il y a aussi mon mari, un enfant de cette génération de la guerre qui a grandi à Beyrouth. Elie avait deux ans quand les combats ont commencé, 17 quand ils ont pris fin.

Ces jours-ci, c'est souvent avec un sourire amusé qu'il me regarde perdre patience et m'énerver, quand on fait la queue à la pharmacie, à la boulangerie, ou au supermarché. Et c'est souvent l'occasion pour lui de me raconter des souvenirs de son enfance: quatre déménagements, deux années scolaires de retard à cause des combats, des soirées dans les abris à compter les obus qui tombaient, la queue et l'attente interminable pour un sac de pain, une bonbonne de gaz ou faire le plein d'eau potable.

15 Novembre 1976, dans le centre de Beyrouth, après plus d'un an de guerre civile (AFP / Xavier Baron)

Depuis que j'ai choisi le journalisme comme profession, j'ai couvert plus d'une crise dans ce petit Liban où 18 communautés religieuses font le pari d’un vivre-ensemble précaire, sur 10.452 kilomètres carrés coincés entre la Méditerranée et la montagne. Bien souvent, ces crises sont la conséquence directe d'une guerre civile qui s'est terminée par une loi d'amnistie générale, mais sans réconciliation réelle.

Beyrouth, le 4 septembre 2020 (AFP / Joseph Eid)

Mardi, le pays marquait le 46e anniversaire du début du conflit. Dans nos dépêches, nous écrivons que le 13 avril 1975, les premiers affrontements ont éclaté entre partis chrétiens et factions palestiniennes appuyées par des partis de gauche et musulmans.

En 15 ans de combats, plus de 150.000 personnes ont été tuées. Beyrouth est devenu un vaste champ de ruines. Du jour au lendemain, des lignes de front sont venues séparer les voisins, les familles, les amis. Les massacres se sont succédé. Les kidnappings sur la base de l'appartenance religieuse sont devenus monnaie courante. Il suffisait d'un peu de malchance, de se retrouver au mauvais checkpoint au mauvais moment.

Des centaines de milliers de Libanais ont fui le pays, venant grossir les rangs d'une diaspora toujours plus nombreuse, à la recherche d'un semblant de normalité et d'un futur sûr pour leur progéniture.

Jamais je n'aurais cru qu'un jour viendrait ou, en temps de paix, des survivants de la guerre me diraient qu'il y a pire que la guerre et encore plus effrayant que le bruit de ses canons. Mais, dans un pays englué depuis l'automne 2019 dans la dépression économique, il y a désormais la peur de la faim, de la pauvreté absolue.

Tripoli, le 17 juin 2020 (AFP / Ibrahim Chalhoub)
A Saïda, au sud de Beyrouth, le 18 juin 2020 (AFP / Mahmoud Zayyat)
Photos prises dans le cadre d'une série sur "les frigos vides du Liban"

C'est ce que m'a confié il y a quelques jours Abla Barotta, 58 ans. Remise de ses blessures de l'explosion meurtrière et criminelle du 4 août dans le port de Beyrouth --elle l'appelle “l'explosion de la corruption”--, elle m’accueille dans son petit appartement de Mar Mikhaël, qui a pu être rénové grâce à des ONG -l'Etat est lui aux abonnés absents.

Abla Barotta, 58 ans, chez elle, le 6 avril 2021 (AFP / Anwar Amro)

“C'est mieux de mourir tué par un obus, au moins on ne souffre pas. L'obus vient et c'est fini, tandis que nous on meurt tous les jours à petit feu”, assure-t-elle. Pendant la guerre “notre vie était meilleure, malgré la peur des obus”. “On entendait les bombardements, on se cachait dans la maison ou dans les abris. Mais, aujourd'hui, comment se cacher de la faim? De la situation économique? Du Covid? De nos dirigeants?”, s'interroge cette veuve, maman de trois enfants.

Je l'écoute. Elle n'est pas seule à partager cette opinion. Nombreux sont les Libanais qui en sont arrivés à penser que les jours noirs de la guerre, les bombardements et les exactions des milices, étaient peut-être plus cléments qu'un quotidien marqué par l'effondrement économique et la “galère”.

Manifestation à Tripoli contre la dégradation de l'économie et la classe dirigeante (AFP / Joseph Eid)

Parmi eux, il y a aussi ma belle-mère, qui depuis le début de la crise ne cesse de répéter qu'elle n'a jamais vu ça, jamais vécu une telle “peur de l'inconnu”. Je lui ai récemment rendu visite, alors qu'elle venait à peine de se remettre du Covid. La télévision diffusait la conférence de presse d'un responsable, mais personne n'a jugé bon de hausser le volume. “Tout ce qu'ils disent depuis des années, c'est des mensonges”, avait-elle maugréé.

Une grande partie de la population a perdu toute confiance en la classe politique -- dominée depuis des décennies par les mêmes familles, voire les anciens seigneurs de guerre qui ont troqué le treillis militaire pour le costume-cravate, enchaînant les postes au gouvernement et au Parlement. A l'automne 2019, un soulèvement populaire inédit a secoué le pays. Des dizaines de milliers de manifestants ont battu le pavé pour dénoncer des conditions de vie difficiles, mais aussi la corruption et l'incompétence des dirigeants.
 

Un homme brandi le drapeau libanais, symbole de la révolution d'octobre 2019, lors d'une manifestation un an plus tard, le 20 octobre 2020 (AFP / -)
Manifestation à Beyrouth, le 2 mars 2021 (AFP / Anwar Amro)

Mais la mobilisation s'est essoufflée. L'enthousiasme des débuts a cédé la place à la désillusion. Le scénario du pire a été largement dépassé. En cause: la dépréciation de la livre libanaise, l'inflation galopante, des dizaines de milliers de licenciements, les baisses de salaire, la pandémie. Il y a aussi les restrictions bancaires draconiennes, qui de fait empêchent les déposants de disposer librement de leurs économies. Et les files d'attente interminables devant les boulangeries, les pharmacies, les stations essence.

Enfin, l'explosion du 4 août 2020 au port, qui a fait plus de 200 morts, 6.500 blessés, et ravagé des quartiers entiers de Beyrouth. La tragédie de trop, pour des Libanais déjà à genoux. Traumatisés à jamais.

Beyrouth, 6 août 2020 (AFP / Patrick Baz)

Certains sont partis. Des médecins, des architectes, des jeunes diplômés. Ils vont en Europe, en Amérique du Nord, dans les pays du Golfe, en Egypte. comme les générations précédentes durant la guerre. Ceux qui restent sont entièrement absorbés par la nécessité de subvenir aux besoins de leur famille, remplir le frigidaire, payer les frais de scolarité des enfants. Pendant ce temps, les politiciens semblent sur une autre planète. Aucune mesure concrète ne semble capable d'enrayer l'effondrement.

Le 5 Août 2020, dans le quartier de Mar Mikhael à Beyrouth (AFP / Patrick Baz)

Je n'ai pas vécu la guerre, mais les scènes de notre quotidien ne sont pas sans rappeler ces images d'archives diffusées en boucle par les télévisions à l'approche de la commémoration du 13 avril. La crise a évidemment changé le mode de vie des Libanais. Et surtout de cette classe moyenne, autrefois habituée aux loisirs, aux restaurants, aux voyages estivaux à Chypre, en Turquie ou en mer rouge, à la voiture dernier modèle --. Aujourd'hui, 55% des plus de quatre millions de Libanais vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 4 dollars par jour, selon l'ONU.
 

 
(AFP / Joseph Eid)

Craignant des pénuries et l'inflation, des proches et des amis ont transformé une pièce de leur appartement en entrepôt où ils stockent des couches, du lait pour bébé, des détergents. Dans les supermarchés, certains produits ne sont plus disponibles ou ne sont plus importés, à cause du rationnement des dollars. Des rixes ont eu lieu dans des supermarchés entre des clients à la recherche de produits subventionnés, comme l'huile ou le riz.

Aller au supermarché est devenu une torture. Comment ne pas ressentir une certaine culpabilité quand on voit un papa qui veut convaincre son fils d'acheter un café de moins bonne qualité car moins cher? Ou une femme qui remet sur l'étagère une bouteille d'huile: son prix équivaut à un quart du salaire minimum?

Maya Ibrahimshah organise ses stocks pour des distributions de vivres, le 23 février 2021 (AFP / Joseph Eid)
 

Il y a quelques semaines, je suis allée faire des courses, pour moi et mes parents, qui vivent à l'extérieur de Beyrouth. A la caisse, une cliente quadragénaire piaffait d'impatience derrière moi. Elle n'avait que quelques produits, mon chariot était quasi-plein. Tandis que la caissière faisait passer mes affaires, la cliente n'a pas pu s'empêcher de commenter, à voix haute: “Certains vivent dans le luxe et n'ont pas honte, pendant que d'autres meurent de faim”. Cela m'a fait l'effet d'un coup de tonnerre. 

 

 

A Saïda, au sud de Beyrouth, le 16 juin 2020. Photo prise dans le cadre d'une série sur "les frigos vides du Liban" (AFP / Mahmoud Zayyat)

 

J'ai ressenti un mélange de colère, de gêne et de tristesse. Je ne savais pas si je devais me justifier ou non. J'ai poussé mon chariot. En sortant, j'ai baissé mon masque pour prendre une profonde inspiration, luttant pour retenir mes larmes. Fille de la classe moyenne, j'ai grandi dans une famille de cinq personnes. Mon père, instituteur pendant 45 ans, a pris sa retraite en 2019. Aujourd'hui sa pension vaut à peine 200 dollars.

Mon frère, employé de banque, peine à couvrir les besoins de sa famille. Il y a quelques années notre soeur a choisi d'aller vivre à Dubaï avec son mari. Quelques jours plus tard, j'étais avec une amie qui travaille pour une ONG internationale et qui est payée en dollar. Elle me parle de son sentiment de culpabilité, alors que ce salaire la protège de l'inflation et lui permet de conserver un niveau de vie confortable, pendant que d'autres proches sont empêtrés dans la crise.

Comme c'est le cas dans de nombreuses familles, elle essaye de les aider autant que possible. Mais jusqu'à quand? “La situation ne fait qu'empirer”, soupire-t-elle.

Beyrouth, au début des années 1970, avant que la guerre civile n'éclate en 1975 (AFP)

Ceux qui ont connu le Liban des années soixante gardent un souvenir nostalgique de cette époque souvent qualifiée d'âge d'or, avant la guerre civile et les crises à répétition. Sur Facebook, Jihad, un ami universitaire, expliquait récemment qu'au moins pendant la guerre les Libanais savaient qu'un jour le conflit prendrait fin.

Mais aujourd'hui “il n'y a pas d'espoir. Le pays, tel que nous l'avons connu, est fini”, écrit-il. Le pire au Liban c'est peut-être ce désespoir et cette désillusion qui règnent en maître, dans un pays réputé pour son goût de la flambe et des fêtes délirantes, même durant les périodes les plus ardues. Aujourd'hui, même ceux qui ont de la chance reconnaissent avoir perdu “le goût de la vie”.

Beyrouth, le 4 septembre 2020 (AFP / Joseph Eid)

Il y a deux semaines, mon amie Oumaïma, infirmière dans un prestigieux hôpital de Beyrouth, m'informait qu'elle allait déménager en Arabie saoudite. “Je déteste l'idée de partir. Mais je n'ai plus la force de continuer”, me disait-elle. “Ce n'est pas pour avoir un meilleur salaire, mais ici mon moral dépérit”. “Nos parents ont vécu la guerre des obus et des balles, et nous vivons la guerre de la faim”, confiait récemment une autre amie, maman d'un petit garçon. “Mais l'important c'est que nos enfants ne restent pas dans ce dépotoir”, lançait-elle. Elle parlait évidemment de ce Liban que l'on surnommait autrefois la Suisse du Moyen-Orient.

(AFP / Patrick Baz)

Texte de Layla Abou Rahal traduit de l'arabe par Tony Gamal Gabriel à Beyrouth. Mise en page: Michaëla Cancela-Kieffer à Paris

Layal Abou Rahal