A model displays a creation from the Rishikensh collection by Liu Yong during China Fashion Week in Beijing on October 31, 2020. (Photo by WANG ZHAO / AFP) (AFP / Wang Zhao)

Passeport sanitaire, à la mode chinoise

Pékin - C'est le rituel dont en Chine il est désormais difficile de s'affranchir: scanner un code-barres avec son téléphone et montrer patte blanche, avec une appli qui délivre un laissez-passer “vert”, synonyme de bonne santé.

A l'entrée d'un immeuble, d'un commerce ou d'un parc; pour prendre l'avion, le train ou un taxi; ou tout simplement pour rentrer chez soi, mieux vaut ne pas avoir sa batterie déchargée. Les applis de traçage n'ont jamais été aussi envahissantes, dans une Chine pourtant largement remise du Covid depuis le printemps dernier. 

Vérification de code QR à la gare de Wuhan, la ville du centre de la Chine où le nouveau coronavirus a été identifié pour la première fois, en décembre 2019. Photo du 6 avril 2020. (AFP / Hector Retamal)

Les nouveaux cas recensés chaque jour s'y comptent désormais sur les doigts de la main. Mais le nombre de contrôles des "codes santé" atteint lui un niveau sans précédent.

Combien de fois par jour dois-je me plier à l'exercice?  Je ne les compte plus, tant les codes QR et leurs mosaïques à scanner sont omniprésents. Avant l'épidémie en Chine, on scannait surtout pour payer avec son téléphone, un geste devenu banal même dans les contrées les plus reculées où le cash a quasiment disparu. Désormais ces codes sont aussi associés à la lutte contre le Covid.

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Réservations de billets ou d'hôtels, géolocalisation, lieux de paiement: le téléphone portable s'avère un redoutable mouchard sanitaire, qui peut virer au rouge s'il borne près d'un foyer de contamination. Le gouvernement central peut ainsi disposer de données collectées sur l’ensemble des lieux visités, par quartiers, sur 14 jours. 

Différents systèmes plus ou moins complexes sont en place, l'un d'entre eux étant associé à la très populaire application WeChat du géant Tencent, l'équivalent chinois de Whatsapp. Il suffit d'activer une option santé dans WeChat pour lancer son appli de traçage. C'est cette application qui va générer un code QR que je devrais montrer pour pouvoir accéder à un certain nombre de lieux. Si le code est vert, je peux passer.

En revanche s'il est rouge, je devrais rebrousser chemin et être mis 14 jours en quarantaine. L'application calcule mon statut en fonction des lieux où je me suis rendu. Le fait par exemple d'avoir été près d'un foyer de contamination peut faire de moi une persona non grata. Elle a mille usages. On peut y consulter un historique des tests de dépistage. Si le dernier résultat est positif, mon QR code sera donc rouge. L'application mentionne aussi une éventuelle vaccination contre le Covid-19. 

Scanner un code QR à l'entrée d'un immeuble n'est pas sans conséquences: à Pékin, l'appli est directement associée à mon numéro d'identité. Et chaque fois que je scanne, je laisse une trace numérique de mon passage. 

En Chine, chaque résidence est surveillée et fait en principe l'objet de contrôles sanitaires (prise de température et parfois formulaire à remplir). Mes déplacements, les plus anodins soient-ils comme le fait de rendre visite à un ami, sont donc connus.

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Personne ne me force à avoir une appli de traçage. Mais dans les faits, il est devenu impossible de vivre sans. J'en ai fait l'expérience un jour à l'entrée de l'immeuble qui abrite les bureaux de l'AFP à Pékin. Avec un brin de mauvaise foi à un point de contrôle, j'ai dégainé mon vieux téléphone Nokia 3210, vestige d'une époque où l'internet sans fil et les selfies n'existaient pas. Un vigile a voulu m'aider. 

Décontenancé, le gardien a tenu à vérifier par lui-même qu'il n'était pas possible de scanner un code QR avec un téléphone ne disposant pas d'appareil photo.  Et pendant cinq longues minutes, ce vigile et ses collègues ne sauront que faire de “l'étranger avec son portable trop vieux”.

 

(AFP / Wang Zhao)

Car me laisser rentrer, c'est prendre un risque sanitaire et, pour eux, s'attirer de potentielles brimades.  

“Mais comment ferait une personne âgée sans smartphone?”, me demandais-je, tout en tentant de garder mon sérieux devant une telle scène. Profitant de la confusion, je suis entré dans l'immeuble. Cinq minutes plus tard, le bureau recevait un appel pour signaler l'incident et m'ordonner de fournir un code santé valide. Je ne sais pas si ce test a servi de cas d'école, toujours est-il qu'au nouvel aéroport international de Pékin un panneau invite désormais les passagers sans portable ni code santé à prendre contact avec une hôtesse d'accueil. “Tu ne pourrais plus faire ta blague”, m'a fait remarquer une amie chinoise, en pouffant de rire.

 

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En Chine, les (rares) personnes qui ne disposent pas de téléphone ou les enfants en bas âge se voient remettre un code QR... à accrocher autour du cou. Il contient toutes les informations sur leur identité ainsi que leur adresse. Lors d'un contrôle, les autorités peuvent ainsi s'assurer que les individus ne proviennent pas d'une zone dite à risque. 

Dans l'un des pays les plus connectés au monde et où les questions de vie privée autour des données rencontrent peu d'intérêt, les géants du web et les opérateurs téléphoniques n'ont aucun mal à suivre à la trace les déplacements des Chinois.

Marché de nuit à Shenyang, dans la province de Liaoning, le 16 juin 2020 (AFP / STR)

Le système a permis aux voyages d'un bout à l'autre du pays de reprendre. Mais les vacances ont des allures de parcours du combattant.

Avant d'embarquer sur un vol intérieur, les compagnies aériennes exigent un code santé spécifique. Lors d'un transit, il faut parfois en présenter un autre et à l'arrivée un troisième code est demandé. A chaque fois, il faut remplir sur son téléphone un formulaire électronique.  Problème: bien souvent le système n'est pas prévu pour les détenteurs de passeport étranger. Et lorsqu'on est pressé, mieux vaut ne pas tomber sur des vigiles trop zélés.

(AFP / Hector Retamal)

Les différentes réglementations sanitaires au niveau local compliquent également considérablement les déplacements. Certains hôtels refusent ainsi des voyageurs qui ne peuvent justifier d'un test de dépistage - mais la règle n'est pas toujours clairement indiquée et peut varier en fonction du personnel.

Voyager c'est donc naviguer dans l'inconnu.  Après l'apparition d'un foyer à Pékin l'été dernier, je suis immédiatement devenu un suspect à 1.800 km de là dans le sud-ouest de la Chine. Et mon hôtel de m'indiquer que je devais immédiatement me mettre à l'isolement pendant deux semaines. Pour éviter une quarantaine forcée, j'ai dû rentrer en catastrophe à Pékin et renoncer à mes vacances.

Pour éviter les désagréments, nombreux sont ceux à ne pas être partis durant les congés du Nouvel an lunaire (11-17 février cette année).

(AFP / Hector Retamal)

Pour quitter Pékin, il fallait présenter un test PCR négatif. Et deux autres étaient exigés au retour dans la capitale... avec le risque de devoir en plus effectuer une quarantaine obligatoire à la maison.

Voyager en Chine est désormais un “casse-tête administratif”, peste un expatrié. J'ai parfois l'impression que l'épidémie a considérablement renforcé la surveillance en Chine.  Un clic sur mon code santé et les autorités peuvent déterminer avec une relative précision les endroits que j'ai fréquentés au cours des 14 derniers jours.

Comme tout bon Français il m'arrive de pester intérieurement contre un énième contrôle de code santé “qui entrave ma liberté”. J'ai aussi la désagréable sensation d'être encore plus épié dans mes moindres mouvements. 

(AFP / Greg Baker)

Mais la plupart des Chinois se prêtent volontiers au jeu du traçage. Pendant la fête du Nouvel an lunaire, j'étais surpris de voir que tous sans exception scannaient un code à l'entrée d'un centre commercial de Pékin, alors qu'il n'y avait aucun vigile pour leur imposer de le faire. 

Les applis de traçage sont “le prix à payer pour retrouver une liberté” face au virus et un semblant de vie normale, estime l'un de mes amis chinois. Et c'est aussi “un geste simple pour se protéger”, m'explique-t-il. Sur le plan sanitaire, ce système a indéniablement fait ses preuves. A chaque apparition du virus, il permet d'identifier rapidement les cas contacts et d'isoler si nécessaire un quartier ou un immeuble spécifique.

Quartier bouclé pour une désinfection à Shanghaï, après la détection de plusieurs cas de Covid-19, en janvier 2021 (AFP / Str)

La Chine qui était fin 2019 en première en ligne face à l'épidémie de coronavirus est aujourd'hui l'un des rares pays à avoir retrouvé un rythme de vie quasi pré-pandémie, grâce également au port généralisé du masque et à des tests de dépistages massifs.

Mais sous couvert de lutte contre le virus, les applis de traçage couplées au tentaculaire réseau de caméras du pays peuvent devenir pour le pouvoir un redoutable outil de surveillance.  Au printemps dernier, la presse avait rapporté le cas d’un homme en fuite depuis 24 ans et qui avait fini par se rendre aux autorités : sans smartphone ni appli de traçage, il lui était devenu impossible de se déplacer, d’entrer dans un magasin ou d’être embauché sur des chantiers.

Elles peuvent aussi s'avérer un instrument de discrimination. A Wuhan, un temps épicentre de l'épidémie et aujourd'hui ville qualifiée de plus sûre du monde par ses habitants, je n'ai pu entrer en discothèque. Pas à cause de ma tenue ou de mon âge. Mais de mon code santé: il indiquait pour origine Pékin où - à plus de 1.000 km - un foyer de contagion venait d'être signalé.

(AFP / Hector Retamal)

Récit: Sébastien Ricci. Edition: Michaëla Cancela-Kieffer

Sebastien Ricci