(AFP / Patricia De Melo Moreira)

Femmes photographes: Patricia de Melo Moreira

Paris - “Qui a peur des femmes photographes ?” Le Musée de l’Orangerie et le Musée d’Orsay à Paris posaient la question il y a cinq ans dans une grande exposition mettant en avant le rôle fondamental, mais souvent ignoré, des femmes dans l’histoire de la photographie.

Depuis les origines de la photographie (officiellement née en 1839) les femmes se sont emparé de la boîte noire, ont investi  l’espace public, voyagé dans des terres inconnues, posé leur regard sur le monde,  couvert des guerres, inventé de nouvelles techniques, fait preuve de génie ou d’avant-gardisme artistique... Pourtant les noms d’une grande majorité d’entre elles restent inconnus. Les femmes sont restées dans l’ombre de l’histoire, peu visibles, effacées. Pour combler des lacunes majeures et révéler les oublis, lisez absolument le superbe ouvrage collectif publié en novembre aux éditions Textuel, Une histoire mondiale des femmes photographes.

En hommage à toutes ces femmes, à Frances Benjamin Johnston, Alice Shalek, Elizabeth « Lee » Miller, Gerda Taro, Eva Arnold, Dorothea Lange, Françoise Huguier, Sabine Weiss, etc... à toutes celles qui ont suivi et à toutes celles qui arpentent constamment tous les terrains du monde appareil à la main, l'AFP lance une série d’entretiens avec ses femmes photographes. Nous commençons par Patricia de Melo Moreira, basée à Lisbonne, sélectionnée en 2020 dans la liste  prestigieuse des meilleurs photographes d’agence de l'année du quotidien The Guardian. 

Marielle Eudes, directrice de la Photographie à l'AFP. 

Lisbonne, le 9 novembre 2020 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

Quelle est l'histoire de votre passion pour la photographie ?

C’est une passion qui remonte à l’enfance. J’ai ce souvenir de mon père, feuilletant des Life Magazine soigneusement conservés. Je me souviens précisément de l’instant où il m’a dit à quel point une photographie pouvait résumer un moment décisif de l’Histoire. 

Je me souviens aussi des  mille questions que je posais à mon père. Je devais avoir huit ou neuf ans... J’ai ensuite partagé cette passion avec lui; je lui offrais des livres de photo pour la fête des pères. J’ai ce souvenir de conversations avec lui sur Robert Capa, sur des images de guerre. Mon père m’a fait découvrir les photojournalistes.

Lors d'une exposition consacrée à Robert Capa, le 30 avril 2013: le mythique cliché sur la guerre civile espagnole, The falling soldier (AFP / Gabriel Bouys)

A l’adolescence, j’utilisais mon argent de poche pour m’abonner à National Geographic ! Et nous avons toujours cette passion en commun, même s’il n’a pas approuvé, dans un premier temps, ce choix de carrière. Il me disait “C’est un rêve, mais cela ne te donnera aucune stabilité dans la vie”!  Je me suis entêtée et nous avons eu plus d’une discussion. Il a fini par lâcher prise. A 18 ans, j’ai commencé des études universitaires de photographie documentaire. Je savais déjà que je voulais avoir un métier qui me permette d’aller à la rencontre des autres et découvrir différents monde, de l’intérieur.

Lisbonne, la ville de Patricia, le 15 janvier 2021 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

J’avais soif de photo, j’étais complètement ouverte à tous les genres: la photo de mode, la photographie créative… Je me suis spécialisée dans le photojournalisme car j’ai vite découvert que c’était là où j’étais meilleure. Je travaillais dans un centre commercial pour payer mes études, et le reste du temps, ma vie tournait autour de la photo: sur le terrain et dans le labo, puisqu’à l’époque on développait encore nous pellicules.  J'ai travaillé pour plusieurs médias portugais, avant de rejoindre l'AFP, en 2009. 

Faubourgs de Lisbonne, le 30 juin 2020 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

Trois mots qui résument vos photographies  ?

La question est difficile !! Simple, émotionnelle, profonde. Simple car je n’ai pas recours à des techniques trop sophistiquées. Je ne triche pas sur la lumière par exemple. Je joue avec la lumière des lieux, même quand elle n’est pas idéale. Émotionnelle parce que je cherche toujours à capturer les sentiments des personnes que je photographie. Je tente de prendre le temps d’écouter les personnes pour comprendre ce qu’elles ressentent. Mais l’émotion peut correspondre aussi à une atmosphère: des rues solitaires pendant la pandémie par exemple. Je tente de jouer avec la lumière par exemple pour transmettre le sentiment qui plane sur la ville. La profondeur: parce que j’espère créer de la conscience, susciter une réflexion.

Lisbonne, 15 janvier 2021 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

Mais il me semble surtout très important d’être honnête. Je tente de ne pas avoir une idée préconçue de mes couvertures. Je sais que je peux m’attendre à une chose et que sur place, tout peut être très différent. Il faut rapporter les événements tels qu’ils sont. C’est ça le photojournalisme.

Hôpital Sao Joao de Porto, 22 octobre 2020 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

Nous avons été par exemple à de nombreuses reprises dans des hôpitaux qui étaient en théorie saturés. Nous pensions que nous allions voir des soignants épuisés. Or ce n’est pas ce que nous avons observé. Ils étaient totalement en contrôle, concentrés. La première fois que j’ai été dans un hôpital, je m’attendais à voir du stress, de l’épuisement… et c’était le contraire. Je me suis sentie soulagée, protégée. 

 

7 janvier 2021, aux abords de l'hôpital Santa Maria de Lisbonne (AFP / Patricia De Melo Moreira)

 

J’aime particulièrement couvrir les questions sociales et culturelles. Je tente de bien enquêter en amont. Par exemple, lorsque l’on m’a demandé d’assurer la couverture de la loi sur l’adoption par les couples gay au Parlement portugais, j’ai préféré couvrir l’histoire en allant à la rencontre de couples qui avaient déjà adopté et qui attendaient cette loi avec impatience.

Matilde, et, dans la voiture, sa fille Carolina et sa compagne Olga le 23 février 2014 à Lisbonne (AFP / Patricia De Melo Moreira)

C’était passionnant, j’ai passé du temps avec quatre ou cinq couples et leurs enfants. J’aime entrer dans la vie des gens; les rencontrer, je me sens privilégiée. C’est l’histoire humaine qui m’intéresse le plus. Pas seulement la fragilité des êtres humains, mais aussi les moments de joie, de célébration.

Chanteur de fado, Lisbonne, le 27 novembre 2020 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

En se laissant le temps d’approcher les gens pour qu’ils soient eux-mêmes, on peut montrer que chaque personne est unique. J’aime rentrer chez moi et sentir que je me suis enrichie au contact des autres, tout en me disant que ceux qui regarderont mes photographies auront la même sensation: qu’elles leur apportent de l’information, mais aussi des émotions, à titre personnel.

Célébration collective de mariages à Lisbonne, le 12 juin 2019 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

 

Quand on travaille pour une agence de presse, sur du breaking news, ce n’est pas toujours facile. Il faut aller vite, être précis, avoir les photographies des moments clef, mais cela m’a rendue aussi plus agile.  

(AFP / Patricia De Melo Moreira)

Etre une femme photographe, qu'est ce que cela veut dire ?

Je veux être traitée sur un pied d’égalité, donc je ne veux pas croire que nous sommes différentes. Mais il arrive que nous soyons parfois perçues comme plus vulnérables, plus fragiles, certains pensent malheureusement que les femmes photographes ne peuvent pas assurer certaines couvertures. Pour certains, le photojournalisme est un métier d’hommes car il implique des risques. C’est encore un stéréotype que nous devons surmonter. Je n’ai jamais été ouvertement victime de ce stéréotype, mais cela m’est arrivé, de manière plus subtile, par exemple lorsque je couvre le foot. Soudain, on s’aperçoit que je travaille pour l’Agence France-Presse avec surprise ! 

(AFP / Patricia De Melo Moreira)

Je ne suis pas seule dans les stades, il y a d’autres femmes photographes qui couvrent le foot au Portugal, par exemple le club de Lisbonne Benfica, a une femme photographe, mais elles sont peu nombreuses. 

Etre une femme a des avantages, en particulier quand on photographie d’autres femmes. Il est plus facile de les saisir dans l’intimité, elles ne se sentent pas menacées, elles se sentent davantage en confiance. 

Des femmes se préparent pour la parade de Saint Anthony à Lisbonne, le 12 juin 2012 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

Je préférerais qu’il n’y ait pas de journée des droits de la femme car cela voudrait dire que les inégalités sont surmontées. En tous cas ce n’est pas une journée pour offrir des fleurs ou faire de la publicité. C’est une journée pour rappeler que nous devons prendre des mesures. Tout le monde, pas seulement les femmes. Et à tous les niveaux, y compris dès l’école. Nous devons dire aux enfants que beaucoup de femmes dans le monde n’ont pas encore les mêmes opportunités, les mêmes salaires, la même sécurité physique. Il y a encore tant d’inégalités, et depuis toujours… 

(AFP / Patricia De Melo Moreira)

La couverture qui vous a le plus marqué 

C’est certainement la tragédie de Pedrogao Grande, le terrible incendie de forêt où plus de 60 personnes ont péri en juin 2017. Les incendies de forêt sont récurrents au Portugal en été; mais les Portugais n’étaient pas préparés à ce drame. Couvrir ces incendies était particulièrement éprouvant, aussi bien d’un point de vue physique que moral. Je me souviens du jour où cela a commencé, je couvrais la Gay pride à Lisbonne, il faisait plus de 40°C et il y a eu un orage sec, qui a décuplé la force de l'incendie.

18 juin 2017, non loin de Figueiro dos Vinhos, au Portugal (AFP / Patricia De Melo Moreira)
(AFP / Patricia De Melo Moreira)

Quand nous sommes arrivés, le feu avait déjà ravagé les lieux. Une fumée épaisse réduisait la visibilité. Nous avons travaillé presque 48 heures d’affilée. Près de 50 personnes, dont des enfants, sont mortes dans leurs voitures en tentant de fuir. Il ne restait que les voitures calcinées. Ils ne restait que leurs cendres. Je me souviendrai toujours des survivants qui avaient besoin de partager leurs histoires, de leurs efforts pour aider les autres, de leur combat vain pour sauver leurs maisons et leurs animaux, de leur sidération alors que les flammes emportaient toute leur vie en quelques heures. Une femme m'a montré les sceaux d'eau qu'elle avait tenté de porter jusqu'aux voitures en flammes, en pleurant. Elle se sentait coupable. Ces images restent en moi, et même lorsque je me promène en forêt j’y pense. Je ne pourrais pas avoir une maison dans la forêt ! 

Incendie à Macao, dans le centre du Portugal, le 21 juillet 2019 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

 

Le dernier sujet qui vous a passionné 

C’était un voyage aux Açores, début mars. Nous sommes allés sur l’île de Corvo, la plus petite de l’archipel, au milieu de l’Atlantique, à plus de 1.800 kilomètres du continent.

Vila do Corvo, archipel des Açores, le 11 mars 2021 (AFP / Patricia De Melo Moreira)

L'île compte a moins de 400 habitants, très exactement 384. Ils n’ont eu qu’un seul cas de Covid, un cas importé, en janvier: une personne qui s’était rendue sur le continent. Nous avons couvert la campagne de vaccination sur place.

Nous avons pu vivre sans masque ! Les gens nous regardaient étrangement et on a compris que c’était parce que nous étions masqués, alors nous l’avons enlevé -- nous avions été testés, bien sûr, avant le départ.

(AFP / Patricia De Melo Moreira)
(AFP / Patricia De Melo Moreira)

 

C’était étrange de retourner au restaurant  dans un petit local où nous n’étions pas du tout loin les uns des autres. Je me sentais bizarre. Le deuxième jour, nous étions accoutumés. Nous en avons profité pour remplir nos poumons d’air frais avant de retourner à Lisbonne. Profiter de la nature, après deux mois de confinement dans la capitale, était merveilleux.  

(AFP / Patricia De Melo Moreira)

Entretien et traduction: Michaëla Cancela-Kieffer à Paris 
 

Patricia De Melo Moreira