Destination: Virus

Les passagers les regardaient éberlués. Leo Ramirez, Sébastien Ricci et Hector Retamal avaient pris le dernier avion ou presque vers une destination que tout le monde voulait sans doute fuir: Wuhan,  dans la province chinoise de Hubei, épicentre d’un dangereux virus.  

“C’est la couverture la plus forte que j’ai réalisée depuis que j’ai commencé à travailler à l’AFP, il y a dix ans, souffle le vidéo journaliste Leo Ramirez. Etre au coeur de l’histoire de ce coronavirus qui a déjà fait plus de 300 morts et 14.000 cas de contamination, “raconter cette histoire sans… être contaminé, savoir que tu dois te protéger, sans savoir de quoi ni comment”. 

Hôpital de la Croix-Rouge à Wuhan dans la province chinoise de Hubei. La salle d'attente. 24 janvier 2020 (AFP / Hector Retamal)

“A chaque instant, je me demandais si j’avais mal à la gorge. Mais si j’avais envie de tousser, j’avalais ma salive, de peur d’être stigmatisé”. Je me disais “pourvu que je n’éternue pas, que je ne tousse pas, que le gant ne soit pas déchiré… et qu’en est-il de cette personne qui a éternué sur ma veste ?”, raconte-t-il au téléphone, quelques heures après avoir atterri dans le sud de la France, rapatrié à bord d’un Airbus 340 militaire avec quelque 200 Français. 

Hôpital de la Croix-Rouge à Wuhan. 25 janvier 2020 (AFP / Hector Retamal)
Hôpital de la Croix-Rouge à Wuhan, province de Hubei. 25 janvier 2020 (AFP / Hector Retamal)

 

Leo Ramirez a formé, avec ses deux collègues de l’AFP, la seule équipe de journalistes d’agence de presse internationale dans cette ville isolée du monde pendant huit jours. 

Coordinateur de la couverture vidéo en Chine, Leo, un gaillard costaud de 32 ans, ne manquait pas d’expérience, après une décennie tumultueuse de journalisme au Venezuela, son pays natal, et ailleurs en Amérique latine. Tout comme le photographe chilien Hector Retamal, 44 ans, passé par Haïti, où il vécut une épidémie de choléra, auteur de certaines des images les plus emblématiques sur le pays ces dernières années; ou encore le Français Sébastien Ricci, 38 ans, installé à Pékin depuis près de dix ans, après avoir écumé des lieux comme le Kurdistan, l’Afghanistan, l’Iran, ou la Corée du Nord.  

Vue de Wuhan, dans la province chinoise de Hubei, le 28 janvier 2020. (AFP / Hector Retamal)

Jeudi 23 janvier, le trio embarque à bord d’un des derniers vols pour Wuhan, alors que la ville de 11 millions d’habitants et la province qui l’entoure viennent d’être coupées du monde, à 10H00 locales. Il est interdit d’en partir, mais toujours possible d’y arriver. Contre la logique qui inciterait à fuir la métropole industrielle des bords du Yangtsé, eux veulent absolument l’atteindre. 

Sortie d'autoroute bloquée à l'entrée de la ville de Wuhan, dans la province chinoise de Hubei le 25 janvier 2020 (AFP / Hector Retamal)

Les rares passagers de l’avion, “me regardaient éberlués”, raconte Sébastien Ricci.  “Il y avait moins d’une trentaine de personnes dans le vol. Cela m’a rappelé les premiers séjours en Corée du Nord. Les hôtesses étaient masquées, tout le monde s’observait avec méfiance. Les Chinois à bord allaient rejoindre leur famille”. En cette avant-veille de Nouvel An Chinois, “la fête la plus importante en Chine”, ils trouvent une ville fantôme. 

 

 

Chaque, jour, pendant une semaine, l’équipe quitte à pied l’hôtel désert pour des rues tout aussi vides, dans l’espoir de raconter le quotidien de ces Chinois coupés du monde. Elle procède de manière systématique “pour raconter cette histoire qui ne se voit pas, une histoire de virus”.

En images ce sont très souvent aussi des hôpitaux, filmés de l’extérieur et même de l’intérieur. Des pharmacies. Des centres commerciaux vides...  ou les simples fenêtres fermées d’habitants calfeutrés.

De manière étonnante pour la Chine cependant “des gens venaient nous parler”, raconte Sébastien: “On voyait des hôpitaux débordés, des personnes qui attendaient deux jours pour être examinées, des habitants sur les nerfs et la police, qui d’habitude nous aurait interdit de travailler aux abords des hôpitaux, trop occupée ailleurs”. “Les gens voulaient m’emmener absolument pour me montrer comment cela se passait à l’intérieur”, raconte aussi Hector Retamal. 

Hôpital de la Croix-Rouge à Wuhan, 25 janvier 2020 (AFP / Hector Retamal)

Le dernier jour, Leo Ramirez, parti avec Hector pour un ultime tour en ville, appelle en urgence Sébastien, resté à l’hôtel pour finir un article. “Prends un vélo et viens, maintenant”, lui dit-il sans autre explication. 

Un homme gît sur la chaussée à Wuhan, dans la province chinoise de Hubei. Le 30 janvier 2020. (AFP / Hector Retamal)
(AFP / Hector Retamal)

Sur la chaussée, non loin d’un hôpital, gît le corps d’un homme dont personne ne s’approche. “Nous ne pourrons jamais vérifier s’il était mort du virus. Mais dans un pays comme la Chine, un homme laissé deux heures sur la chaussée à 50 mètres de l’entrée d’un hôpital c’était vraiment significatif”, raconte Sébastien. “Des policiers en combinaison” s’activaient autour de l’homme immobile, son masque blanc sur le visage.  Il a finalement été emporté. 

Après cette scène morbide, puis la vue d’une ambulance emmenant une vieille femme sur une civière, Leo, Sébastien, et Hector, doivent traverser une épreuve devenue rituelle: la prise de température obligatoire pour accéder à l’hôtel. 

(AFP / Hector Retamal)

A chaque fois "j’avais peur du résultat. Quand tu vois que le thermomètre ne dépasse pas les 36,5, tu respires. Une fois le thermomètre a marqué 37,6, une fois, deux fois, trois fois, tout l’hôtel est venu voir. J’avais très peur… Ils ont cherché un thermomètre classique, au mercure. C’était juste l’appareil qui fonctionnait mal", confie Leo Ramirez.
Au milieu de cette semaine qui aurait dû être joyeuse et festive, Leo Ramirez, Sébastien Ricci et Hector Retamal ont aussi fait une belle rencontre pour le réveillon du Nouvel an chinois.

Pen Lixing, à gauche, et son épouse Wang Yangong, se préparent à célébrer le Nouvel An chinois sans leur fils qui n'a pu se rendre dans la ville, le soir du 24 janvier 2020 (AFP / Hector Retamal)

Pen Lixing et Wang Yangong, un couple qui n’avait pu recevoir son fils pour cause de quarantaine dans la ville, les a invités à passer. Quand l’équipe est arrivée, ils avaient dressé la table et préparé des mets pour les étrangers venus de loin. "A notre grand étonnement, ils étaient très contents de nous recevoir", sans peur d’une éventuelle contagion, raconte Sébastien.

"Mais nous ne pouvions envisager de prendre le risque de les contaminer. Nous sommes restés une heure, nous avons gardé nos masques et puis ils nous ont offert du thé. Nous ne voulions pas les offenser et il a vraiment fallu qu’ils insistent pour que l’on boive, car nous ne voulions pas enlever nos masques pour ne pas les mettre en danger". 

Nos trois journalistes ont depuis embarqué à bord d’un A 340 qui les a ramenés en France, profitant d’une évacuation organisée par les autorités françaises. Dans un aéroport vide ils s'étaient auparavant vu remettre un billet sans numéro de vol, ni destination. "Rendez-vous en terre inconnue", a pensé Sébastien Ricci. Des passagers ont ironisé sur le départ en "colonie de vacances".

Sébastien n’a pas encore eu le temps de se poser pour réfléchir à cette mission, assailli d’appels et encore à la recherche de témoignages pour son prochain reportage, mais il emporte avec lui  l'invitation au Nouvel an du couple formé par Pen Lixing et Wang Yangong, "un geste de chaleur humaine frappante", alors que tous se méfiaient de tous. Leo Ramirez, lui, se sent “partagé”. “L’instinct journalistique te dit de rester, mais la raison dit qu’il faut partir”. 

Placés en quarantaine comme les autres passagers, ils vont tenter de se reposer dans leur lieu de villégiature forcée, un centre de vacances entouré de pins, à Carry-le-Rouet, en bordure de la Méditerranée.

A leur arrivée vendredi 31 janvier, la côte était baignée de soleil. Tout autour du centre, en revanche, des policiers gardaient les lieux, raconte Hector, ironisant sur le fait que là encore, ils ne peuvent pas partir. Le personnel médical de la Croix-Rouge est passé remettre des thermomètres à chacun. Aux dernières nouvelles, dimanche 2 février, tout allait bien.

Ce blog a été écrit par l'équipe du Making-of à partir des témoignages de Sébastien Ricci, Leo Ramirez et Hector Retamal. Edition: Michaëla Cancela-Kieffer

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