Un conflit marquant les têtes

Srinagar, Cachemire, Inde -- Dans mon métier, travailler sur un projet de longue haleine est un luxe. Cela permet de rencontrer des gens passionnants, et de tisser des liens plus solides que lors de courts reportages. Je me rends au Cachemire depuis plus d’un an, avec l’objectif de rendre compte des tensions qui y règnent au travers du thème de la santé mentale de ses habitants.

La possession de cet ancien Etat princier de l’Himalaya est toujours disputée entre l’Inde et le Pakistan, depuis leur partition en 1947…  Dans sa partie indienne, la vallée du Cachemire est le siège de tensions permanentes entre séparatistes et forces de sécurité. Je me suis intéressée au traitement des dépressions et syndromes post-traumatique, dont les taux sont très élevés.

Les troubles de la fin des années 80, qui ont fait environ 70.000 morts, ont cédé le pas à des poussées de fièvre épisodiques qui continuent d’affecter les habitants. Une étude de Médecins sans Frontières réalisée en 2015, a fait état d’un million et demi d’habitants de la vallée présentant des symptômes de dépression. 

Un patient est traité par une thérapie d'électrochocs pour des symptômes de dépression et d'anxiété, à l'hôpital gouvernemental des maladies psychiatriques de Srinagar, le 14 septembre 2015. (AFP/ Rebecca Conway)

Après plus d’un dizaine de séjours sur place, je rencontre plus de têtes connues à Srinagar qu’à Delhi, où je suis en poste.

Avec la durée, mes interlocuteurs ont plus de temps pour raconter leur vie et m’accorder leur confiance. Parce que je peux aller au-delà du récit de la violence quotidienne et qu’ils ont l’impression que je suis prête à vraiment les écouter.  

In this photo taken on August 18, 2016, Indian Central Reserve Police Force (CRPF) and security personnel retreat following a day of curfew and shutdown in downtown Srinagar. Des forces de sécurité indiennes quittent un quartier de Srinagar, à la fin du couvre-feu, le 18 août 2016. (AFP / Rebecca Conway)

Dans cet Etat à majorité musulmane et assez conservateur, le plus surprenant a été la disposition de mes interlocuteurs à aborder le sujet de la santé mentale.

Les Cachemiris sont plutôt pudiques, particulièrement en ce qui concerne leurs émotions.

La situation de tension permanente les use et j’appréhendais de parler avec de la dépression, stigmatisée en Asie du sud. Pourtant, ils ont été très nombreux à me fournir volontiers leur numéro de mobile, ou à livrer d'eux-mêmes le récit de leurs épreuves, ou de celles d’un proche ou de leur famille.

In this photo taken on September 9, 2016, Kashmiri resident Zahoor Ahmed Mangoo, the brother of lecturer Shabir Ahmed Mangoo, who was beaten to death by Indian Army personnel from the 50 Rashtriya Rifles, poses holding a photograph of his brother at his hZahoor Ahmed Mangoo avec la photo de son frère, un étudiant battu à mort par les forces de sécurité indiennes, après leur arrestation avec d'autres hommes dans leur village de Khrew, septembre 2016. (AFP / Rebecca Conway)

L’autre surprise a été l’hospitalité des habitants pour une étrangère, munie d’un appareil-photo. Je ne compte pas le nombre de fois quand, pendant le couvre-feu et dans une situation tendue, quelqu’un a ouvert sa fenêtre pour m’inviter chez lui à manger un morceau. En leur parlant, j’ai découvert à quel point les Cachemiris peuvent se révéler chaleureux et résilients face à une situation difficile.

J’ai été frappée par le degré de la violence dans les rues pendant l’été. Elle était sans lien direct avec mon histoire, mais elle illustrait le caractère imprévisible de la situation. 

Les manifestants lancent des pierres aux forces de sécurité indiennes, qui répliquent par des tirs de gaz lacrymogène et de balles en caoutchouc.

Kashmiri protesters in clashes with Indian forces during a curfew on Eid al-Adha, one of the most important religious festivals in the Muslim calendar. September, 2016.Des manifestants cachemiris lors d'affrontements avec les forces de sécurité indiennes, pendant l'Aïd el-Adha, la fête musulmane du sacrifice, à Srinagar. (AFP / Rebecca Conway)

Ce sont de très jeunes soldats, avec des ordres stricts pour interdire toute manifestation.

L’été dernier, ils ont commencé à utiliser des munitions à plombs. 

A l’hôpital principal de Srinagar, qui reçoit les victimes de ces tirs, j’en ai vu arriver à chaque jour où je m’y suis trouvée.

Une fois, ça a été un groupe de jeunes du nord du Cachemire, blessés en quittant la  mosquée après la prière du vendredi, un moment très volatil. Des jeunes d’à peine 20 ans, qui ont tous relevé leur chemise pour me montrer les plombs fichés dans leurs dos. 

In this photo taken on August 12, 2016, Kashmiri pellet victim Mustad, 23, is assisted by hospital volunteers as he poses for a photograph after being treated at the Shri Maharaja Hari Singh (SMHS) hospital in Srinagar. Mustad and two other youths from PaMustad, 23 ans, le dos criblé de plombs lors d'une manifestation, en août 2016. (AFP / Rebecca Conway)

A la fin d’une manifestation, j’ai rencontré Mushtaq Ahmed, 11 ans.

Sa maison est très proche d’une rue de Srinagar, théâtre régulier des manifestations et donc, des affrontements avec les forces de sécurité. Nous avons parlé ensemble, je lui ai passé mon masque à gaz contre les lacrymogènes, et je lui ai conseillé de rester à l’abri chez lui.

Un conseil que n’importe qui donnerait à un petit garçon aussi mignon.

In this photo taken on July 22, 2016, a Kashmiri child gestures as he walks past Indian Central Reserve Police Force (CRPF) personnel standing guard during a strict curfew in downtown Srinagar.Un jeune garçon passe devant un membre des forces de sécurité indiennes, pendant le couvre-feu, à Srinagar, le 22 juillet 2016. (AFP / Rebecca Conway)

Un mois plus tard, je me suis infiltrée dans l’hôpital avec l’aide du personnel, pour prendre des photos de jeunes touchés par des tirs de plombs.

J’avais essayé la voie officielle, mais comme cela traînait en longueur, je me suis débrouillée autrement. Je me suis installée dans une pièce, près du département d’ophtalmologie, en essayant de rester discrète. Pas simple, avec une toile de fond, des projecteurs, des appareils photos et un volontaire chargé de demander aux victimes si elles se laisseraient prendre en photo.

Le tout aurait été impossible sans le temps nécessaire à l’établissement de contacts en béton.

In this photo taken on October 4, 2016, Kashmiri child Mushtaq Ahmed, 11, poses for a portrait inside the Shri Maharaja Hari Singh (SMHS) hospital in Srinagar. Mushtaq, 11 ans, atteint par des tirs qui lui ont coûté l'oeil droit, le 4 octobre 2016. (AFP / Rebecca Conway)

Et Mushtaq est arrivé, accompagné de son père. Je ne l’ai pas reconnu.

C’est son père qui m’a dit : « Il vous connait, vous êtes toujours à Khanyar, on vous y voit tout le temps… Vous lui avez passé votre masque à gaz ». J’ai réalisé alors que le petit visage défiguré appartenait à ce gamin si mignon que j’avais rencontré avant. Il avait perdu un œil. Ça m’a fendu le cœur. On lui a tiré dessus pendant qu’il jouait au cricket.

Et moi qui cherchais un portrait sortant de l’ordinaire pour illustrer mon histoire. C’est bien le dernier que j’aurais pu souhaiter.

Les cérémonies de funérailles sont un autre moment où la confiance établie par de multiples séjours fait la différence. J’ai cherché à montrer l’impact qu’ont les décès sur les familles, en  demandant à mes contacts de me prévenir pour assister à un enterrement. Je ne voulais pas de quelqu’un tué dans une manifestation ou parce qu'il était un militant, mais d’une personne disparue.

Un de mes contacts m’a renseignée sur un tel enterrement, imminent, à Shopian, à environ une heure-et-demi de route.

J’y suis arrivée juste avant les prières funéraires, et à temps pour demander l’autorisation de travailler sur le champ à la famille et à l’imam. C’était une intrusion assez détestable dans ce moment délicat, mais indispensable pour accomplir mon travail. 

In this photo taken on December 14, 2015, Kashmiri relative Hafeeza Khan (C) weeps during the funeral of nephew Rasiq Ahmed Khan, aged around 22, and who was found shot to death, at their home in Watchohallan village in south Kashmir's Shopian district soHafeeza Khan, la tante de Rasiq Ahmed Khan, 22 ans, lors des funérailles de ce dernier, le 14 décembre 2015. Le jeune homme, qui avait disparu, a été retrouvé abattu. (AFP / Rebecca Conway)

La femme que j’ai saisie était la tante du disparu, Rasiq. Je l’ai entendue avant de la voir. Elle hurlait de douleur. Elle s’est effondrée au sol dans le village où les hommes s’étaient rassemblés pour prier, inconsolable.

Il a disparu le 13 décembre 2015. Et a été retrouvé mort. Abattu par des membres d'une force spéciale de la police indienne, selon des villageois. Il a été enterré le 14.

Je me suis rendue dans la maison du jeune homme pendant l’enterrement, en espérant y photographier les femmes qui y étaient restées. Elles ont accepté.

Elles étaient peut-être 70 dans cette pièce. Une affluence qui montre que quand quelqu’un meurt au Cachemire, les gens font des kilomètres pour prier et soutenir la famille. Si c’est un militant qui a été tué, la foule peut se compter en milliers.    

In this photo taken on June 28, 2016, Kashmiri relatives of family members who have gone missing wait to discuss their legal cases at the Jammu Kashmir Coalition of Civil Society (JKCCS) office in Srinagar. Des proches de disparus attendent une aide juridique dans les locaux d'une ONG à Srinagar, juin 2016. (AFP / Rebecca Conway)

La chose qui m’a le plus choquée durant ce projet, a été d’interviewer des femmes dont les maris ou les fils ont disparu, ou sont morts dans les violences. A Palhallan, par exemple, à deux heures de route de Srinagar, où des femmes ont perdu tout espoir.

La plupart n’ont pas fait leur deuil. Leur être aimé a disparu un jour, et elles me laissent maintenant entrer, les interroger et les photographier. Une de ces femmes, à Kupwara, près de la frontière pakistanaise, a tout essayé pour retrouver son fils.

Elle a couru les montagnes, interrogé les habitants et les autorités indiennes, payé des guérisseurs. Pour les gens de son village, elle est devenue folle.

In this photo taken on November 4, 2015, a Kashmiri 'pir', or faith healer offers prayers as he blesses a woman inside the Makhdoom Sahib Shrine in Srinagar.Un "pir", ou guérisseur, offre ses prières à une femme dans le sanctuaire de Makhdoom Sahib, à Srinagar, novembre 2015. (AFP / Rebecca Conway)

Tous ces gens vivent avec des souffrances psychiques profondes, des dépressions, des syndromes de stress post-traumatique. Leurs histoires s’inscrivent dans une durée bien plus longue que celle d’une manifestation ou d’un soulèvement. Elles sont une partie intrinsèque et quotidienne du conflit en cours.

J’ai aussi passé pas mal de temps dans les institutions psychiatriques gouvernementales à Srinagar.

En arrivant un peu avant l’ouverture d’un service ambulatoire pour des patients souffrant de traumas psychiques, la salle était déjà pleine de monde, attendant une consultation, une ordonnance, une recommandation.

C’est à la pharmacie de l’hôpital que l’ampleur du problème est la plus frappante. Les personnes traitées pour dépression viennent y chercher leur lot de pilules, en tendant la main entre les barreaux d’une petite fenêtre du dispensaire.

Ils comptent alors les pilules qu’on leur a données, avant de repartir. C’est un spectacle assez démoralisant.

Un voile d’oppression et de tristesse enveloppe cette vallée du Cachemire, aussi belle soit elle ; et je vais continuer à montrer comment on vit avec ce poids.

In this photo taken on December 4, 2015, a Kashmiri patient suffering from symptoms of depression reaches through a barred window to collect a repeat prescription for range of anti-depressants at the dispensary at the Psychiatric Diseases government hospiUn patient souffrant de dépression reçoit des cachets à l'hôpital à Srinagar, décembre 2015. (AFP / Rebecca Conway)

                 Ce blog a été écrit avec Yana Dlugy à Paris.

Rebecca Conway