(AFP / Bertrand Guay)

"Madame, c'est abusé, Charlie"

Lyon -- Il y a deux ans, au moment de l'attentat contre Charlie Hebdo, si je m'étais retrouvée face à quelqu'un qui n'"était pas Charlie", je l'aurais mal vécu. Très mal.

Depuis, j'en ai croisé tellement des jeunes qui ne sont "pas Charlie", dans mes ateliers d'éducation aux médias, que j'ai dû m'y faire. Et surtout tenter de comprendre comment nous en sommes arrivés là.

Postulat de départ : quand on va dans une classe pour parler de la presse et qu'on est journaliste, il faut rapidement sortir de sa zone de confort. En 2010, j'ai créé une association d'éducation aux médias, Entre les lignes

Désormais, plus de 40 journalistes de l'AFP sont disponibles pour intervenir bénévolement dans des collèges et lycées.

(FILES) This file photo taken on January 7, 2015 shows a woman walking by a poster bearing the last cartoon of late cartoonist Charb sticked on a bus station in Paris, following an attack by unknown gunmen on the offices of the satirical weekly, Charlie HLe 7 janvier 2015, jour de l'attaque contre Charlie Hebdo, un dessin de Charb, à gauche, côtoie le slogan "Je suis Charlie". (AFP / Eric Feferberg)

Revenons en classe: cette année, une des premières questions qui m'a été posée dans un lycée de la banlieue lyonnaise fut : « Mais madame, pourquoi vous ne dites pas la vérité, les médias ? ». Une fraction de seconde plus tard, un autre a surenchéri : "Moi je trouve que les médias font plus de choses pour nous diviser que pour nous rassembler". Deux uppercuts pour commencer.

Pêle mêle, ils trouvent en ce mois de novembre 2016 que nous parlons trop de l'Etat islamique, que nous soulignons trop qu'untel ou untel est musulman ou "africain", sans jamais préciser quand quelqu'un est blanc et chrétien.

Surtout, j'ai l'impression que les théories du complot n'ont jamais eu autant d'emprise sur eux. "Moi le 11 septembre, je n'y crois pas". 

A ce moment précis, je frémis à l’intérieur. Mais qu'est-ce que la croyance vient faire là ? Je repense alors aux reportages de mon confrère Michel Moutot, qui lui, y était à New York, le 11 septembre 2001.

Je me dis que j'aimerais bien claquer des doigts pour qu'il débarque dans la classe et leur raconte ce qu'il a vu et entendu ce jour-là 

A part of a tower can be seen after the collapse of the first World Trade Center Tower 11 September, 2001 in New York.Les restes d'une des deux tours du World Trade Center, à New York, le 11 septembre 2001. (AFP / Doug Kanter)

L'autre rumeur à la mode en ce moment : " Madame, c'est vrai qu'Hitler n'est pas mort ?".

Il n'y a jamais de réponse toute faite dans ce genre de situation. Il faut s'adapter, ruser et faire preuve de sang-froid. A force d'y être confrontée, j'ai compris plusieurs choses.

Règle numéro un: ne surtout pas s'énerver, juger les élèves ou condamner ce qu'ils pensent. S'ils en sont arrivés là, ce n'est sans doute pas sans raison. Et les médias y sont aussi certainement pour quelque chose.

Règle numéro deux: répondre à ces interpellations par des chemins détournés. Il serait vain de tenter de déconstruire leurs théories. Pourquoi ? On serait trop vite à court d'arguments, pas eux.

A Bulgarian girl shows off her tattoo representing Adolf Hitler as she takes part in a contest during the annual Tattoo and Piercing festival in Sofia, 08 October 2005. Une jeune femme portant un tatouage représentant Hitler, lors d'un concours en Bulgarie, en octobre 2005. (AFP / Valentina Petrova)

Donc, "Hitler n'est pas mort ?".

Sur le coup, je ne réponds rien à part une pirouette du style : "Dis-donc, s'il n'était pas mort, il serait sacrément vieux quand même". Puis je passe à autre chose. Mais le soir, chez moi, calmement, je cherche la parade.

Je contacte François Delpla, auteur de la seule biographie française d'Hitler. Il me répond immédiatement. Je note scrupuleusement ce qu'il me dit pour le répercuter la semaine suivante.

Les élèves ne sont pas des complotistes primaires, cette rumeur persiste depuis la mort du Führer en avril 1945, notamment parce que Staline lui-même aurait entretenu le flou. Mais des documents attestent de sa mort. Ils existent. Notamment des radios de ses dents, recoupées avec son dossier médical de l'époque.

J'ignore si mes élèves sont ressortis convaincus par ces explications. Mais je me dis que, peut-être, sans les braquer en leur disant qu'ils racontent n'importe quoi, j'ai réussi à leur transmettre deux réflexes essentiels sur internet, même quand on est pas journaliste: avoir de bonnes sources et toujours chercher à recouper une information.

C'est leur principal problème. Ils ne cherchent pas l'information, ils la subissent. Ils voient passer des choses sur les réseaux sociaux, entendent passivement des bribes d'infos à la radio ou à la télévision, qu'ils ne regardent plus vraiment. C'est d'ailleurs une bonne chose que Facebook s'attaque aux fausses informations diffusées sans filtre sur sa plate-forme.

Et nous, médias traditionnels, nous pourrions aller à leur rencontre avec des formats susceptibles de les intéresser, sur les plateforme  qu’ils fréquentent, Facebook, Instagram, YouTube, Snapchat... 

Car, ce qui me stupéfie à chaque fois, c'est leur capacité à développer un esprit critique acerbe dès qu'on leur met quelques éléments ordonnés entre les mains. Quand on leur donne de quoi penser, et non un prêt-à-penser.           

A man dressed as Santa Claus looks at letters prior to distribute them to people in charge of answering letters addressed to Santa Claus at a mail sorting office in Libourne, southwestern France, on December 20, 2016. Un Père Noël dans un centre de tri postal à Libourne, France, le 20 décembre 2016. (AFP / Georges Gobet)

Je m'explique.

Il m'arrive régulièrement de comparer avec eux les sommaires de différents journaux télévisés ou radios diffusés un même jour, à une même heure, pour les sensibiliser aux notions de hiérarchie de l'information et de ligne éditoriale.

Et ce 17 novembre, ces élèves de seconde ont semblé bien las, même agacés, de voir que la candidature d'Emmanuel Macron à la présidentielle faisait la Une de presque toutes les antennes.

Je ne parle même pas des moqueries devant une des chaînes qui ouvrait son JT par l'ouverture du secrétariat du Père Noël.

Ils étaient bien plus intéressés par le procès des responsables présumés de la mort de la petite Fiona ou par un attentat à Kaboul revendiqué par l'EI. D'ailleurs, ils n’ont pas compris pourquoi il n'y avait que RFI - dont ils n'avaient jamais entendu parler par ailleurs - qui rapportait cette information.

Chaque atelier d'éducation aux médias réserve donc son lot de petits miracles, ces moments où on se dit qu’en fait, il suffit d’une étincelle pour éveiller l'esprit critique.

Même si parfois il faut accepter d’aller en terrain glissant, proche de la ligne rouge, en libérant la parole. Je ne sais pas si j’ai raison mais je me dis qu'il faut parfois sortir du cadre, pour comprendre à quel point il est important.

Oui, j’ai entendu des élèves dire que non seulement ils n’étaient pas Charlie, mais qu’ils comprenaient que Dieudonné dise : « Je me sens Charlie Coulibaly », en référence à Amedy Coulibaly, qui a tué peu après l'attentat contre Charlie Hebdo une policière à Montrouge et quatre juifs dans une supérette casher de Paris.

 A French soldier stands guard during the posing of a commemorative plaque on the Hyper Cacher Jewish supermarket in Paris on January 4, 2016, in memory of four people killed during a hostage taking in the shop on January 9, 2015. Un soldat français en faction lors de la pose, le 4 janvier 2016, d'une plaque commémorant la mort de quatre otages d'Amédy Coulibaly dans la supérette Hyper Cacher, le 9 janvier 2015. (AFP / Thomas Samson)

Cela peut paraître choquant que des élèves disent cela dans l’enceinte d’une classe.

Mais ne vaut-il pas mieux qu’ils le disent ici et qu’un professeur, un journaliste ou un éducateur leur explique justement que l’apologie du terrorisme est une des limites de la liberté d’expression? Et qu’ils pourraient être poursuivis et condamnés pour avoir tenu de tels propos, comme Dieudonné M'bala M'bala l'a été.

Peut-être que ces élèves pensaient vraiment ce qu’ils disaient, peut-être faisaient-ils seulement de la provocation. La meilleure leçon n’a sans doute pas été la nôtre, mais celle du reste de la classe, qui s’est bruyamment indigné de cette prise de position. Indignation qui aurait peut-être été plus difficile à exprimer en dehors de l’établissement.

Culture editor of the Danish newspaper Jyllands-Posten, Fleming Rose shows French satirical weekly Charlie Hebdo 07 February 2007 at the Paris court to attend the trial of French satirical weekly Charlie Hebdo chief editor Philippe Val trial on the case bUn journaliste danois montre la Une de Charlie Hebdo en février 2007 lors d'un procès intenté contre l'hebdomadaire, après sa publication de caricatures de Mahomet en 2006. (AFP / Jack Guez)

Reste qu’à chaque fois qu’on parle de Charlie Hebdo, le ton monte.

Beaucoup de jeunes ne comprennent pas que le blasphème soit autorisé en France alors qu'il ne l'est pas dans de nombreux pays, notamment européens. "Madame, c'est abusé, ça se fait pas de faire ça", réagit cet élève de seconde quand on lui passe des Unes de Charlie et notamment celle montrant le prophète Mahomet se lamenter, les mains sur la tête: "C'est dur d'être aimé par des cons…".

Même indignation face à la Une représentant le pape en danseuse brésilienne venu "racoler des clients" à Rio.

Ce qui me surprend à chaque fois, c'est qu'ils ont beaucoup de mal à voir les choses sous un autre angle que le leur.

Prenons par exemple l'une des douze caricatures parues en 2005 dans le quotidien danois Jyllands-Posten, celle du prophète Mahomet dont le turban est en forme de bombe à la mèche allumée. Pour eux, ce dessin veut simplement dire que tous les musulmans sont des terroristes.

Peu acceptent de voir qu'il peut signifier aussi que les terroristes prennent l'islam en prétexte.

Leur indignation est encore plus grande à la projection du dessin de Chaunu, qui a repris la photo du petit Aylan, un cartable sur le dos avec ce titre : "C'est la rentrée".

Ils se mettent à la place de ce petit garçon syrien, noyé et échoué sur une plage turque, et trouvent que c'est un manque de respect pour sa mémoire. Ils ne perçoivent absolument pas que ce dessin nous interpelle, nous culpabilise même: c'est la rentrée pour tous les petits Français, pas pour Aylan.

Alors est-ce l'âge ? La génération ? Pourquoi prennent-ils souvent tout au premier degré ? "Certains de nos jeunes, en situation de décrochage scolaire, ont tant de difficultés personnelles, sociales et sont tellement à fleur de peau, que le second degré est difficile à appréhender pour eux", avance Mélanie Lerebours, coordinatrice du dispositif pour décrocheurs Es.P.O.I.R, au lycée Alfred de Musset de Villeurbanne.

Elle est convaincue que la bienveillance et le non-jugement sont les deux conditions pour avancer sur ces sujets.

The front pages of some of Britain's daily newspapers showing an image of the body of Syrian three-year-old boy Aylan are pictured in London, on September 3, 2015. ThLes Unes de journaux britanniques avec la photo d'Aylan, 3 ans, le 3 septembre 2015. (AFP / Justin Tallis)

Ce que je constate, c'est que ce sont toujours les élèves les plus outrés qui font ensuite les caricatures les plus mordantes. Comme s’il suffisait qu’on leur mette un crayon dans les mains pour qu’ils comprennent les vertus de la dérision et de l’humour noir.

Je pense notamment à un garçon, indigné par le sort d’Adama Traoré, ce jeune homme mort cet été à la suite d’une interpellation dans le Val d’Oise. Il a dessiné sa tombe avec au bord un gros cochon portant un brassard de policier et ce titre : « Les poulets sont devenus des porcs ». Alors, certes, il « n’était pas Charlie », mais je suis sûre que son dessin aurait beaucoup plu à Charb et Cabu. 

Un de ses camarades, moins provocateur mais pas moins inspiré, avait dessiné Adama en ange dans le ciel, avec des policiers devant son cadavre, et ce titre: "vous l'emporterez pas au paradis".  

A person places a candle to complete the call 'Justice Adama' during a gathering in memory of the late 24-year-old Adama Traore who died during his arrest by the police in July 2016 in Beaumont-sur-Oise, outside the city hall of Beaumont-sur-Oise, north oUne personne pose une bougie à la mémoire d'Adama Traoré, Beaumont-sur-Oise, 22 novembre 2016. (AFP / Christophe Archambault)

N.B. : en novembre 2016, Entre les lignes a signé un partenariat avec l'AFP et le ministère de l'Education nationale pour essayer de généraliser les interventions de journalistes de l'agence dans les classes.

Pour contacter l'association: entreleslignes.asso@gmail.com

Sandra Laffont