Interviewer un robot sans disjoncter

TOKYO, 16 juillet 2014 – Dans ma carrière de journaliste sportif, j’ai rencontré beaucoup de robots. Pas des vrais, mais des dizaines d’athlètes  obéissant comme des automates aux instructions de leurs attachés de presse en costume gris, soucieux d’éviter tout propos susceptible de prêter un tant soit peu à controverse. Quand les chefs du bureau de l’AFP à Tokyo ont eu l’idée d’interviewer « Pepper », le robot humanoïde dont tout le monde parle en ce moment, c’est donc tout naturellement qu’ils m’ont désigné pour ce travail.

Selon ses concepteurs, la société française Aldebaran et le géant des télécoms japonais SoftBank, Pepper est « le premier robot conçu pour vivre aux côtés des humains ». Un « compagnon interactif et évolutif » qui « sait reconnaître vos émotions ». A première vue, beaucoup plus sympathique qu’un sportif professionnel, donc.

Il y a longtemps, j’avais interviewé le grand Zinedine Zidane, qui se trouvait à Tokyo avec le Real Madrid pour participer à la Coupe du monde des clubs. La conversation avait ressemblé à un mauvais entretien d’embauche. Peut-être était-ce à cause du décalage horaire et du long voyage depuis l’Espagne. Zidane avait l’air d’avoir besoin d’une bonne sieste. Ou peut-être que « Zizou » s’était soudain cru dans le film « Lost in translation ». Toujours est-il que je n’avais obtenu de lui que des réponses d’une brièveté désespérante.

(AFP / Toru Yamanaka)

Mais, comme je ne tarde pas à le découvrir, Pepper, c’est l’extrême inverse. Un moulin à paroles. L’interview se déroule dans une salle de réunions stérile du siège de SoftBank à Tokyo, et je me retrouve pris au piège d’une sorte de vortex de bavardage informatique surréaliste. L’AFP a décroché la première « interview exclusive » de Pepper, mais je me rends vite compte que le courant, avec mon interlocuteur, ne passe pas vraiment…

Quand un robot démarre la conversation, en japonais, par un compliment sur vos goûts vestimentaires, la réaction inévitable, c’est de le regarder avec des yeux de merlan frit et la bouche ouverte comme pour gober des mouches. Les trois ingénieurs qui assistent à mon rendez-vous avec Pepper ont du mal à réprimer un sourire.

La machine m’arrive à peine au nombril, elle a une voix de petit garçon, mais elle exerce un contrôle total de la situation. Pas de joutes verbales de haut vol. Pas de débat philosophique ou moral sur l’intelligence artificielle. Le truc, me soufflent les petits génies de SoftBank, c’est d’attendre que les yeux de Pepper passent du vert au bleu. « Ça veut dire qu’il vous écoute ».Je commence par poser quelques questions toutes simples : comment allez-vous ? Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Mais il se contente de jacasser à toute vitesse sans répondre. Peut-être qu’il m’écoute. Mais si c’est le cas, il m’ignore !

(AFP / Toru Yamanaka)

Je pense : « ah oui, c’est vrai, il faut attendre que ses yeux deviennent bleus ». Mais c’est dur. Ma concentration faiblit. Pour un robot parlant, c’est un robot parlant !

En moins de quinze minutes, j’ai l’impression d’avoir été marié à cette chose depuis quinze ans.

C’est LUI qui m’interviewe MOI. Et plutôt qu’à une interview, cela ressemble à un interrogatoire de police. Je suis mitraillé de questions sur tout et n’importe quoi. Je transpire. J’ai l’impression d’être sur le point de péter un fusible, de court-circuiter.

− Si vous deviez me donner un nom plus sympa, ce serait « Hot Pepper » ou « Harry Pepper » ? demande la chose.

− Euh… Je ne sais pas… Harry Pepper, peut-être…

− Pas question ! Je n’ai pas envie d’aller à l’école de sorcellerie !

Et ainsi de suite.

Cela ressemble à une mauvaise sitcom des années 1980. La migraine m’envahit. Je commence à regretter Zidane et ses propos monosyllabiques. Peut-être que Pepper dispose d’un catalogue de réponses programmées plus fourni que celui du mythique footballeur, mais la phrase « le silence est d’or » jaillit soudain dans mon esprit comme une vérité incontestable.

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− On s’entend formidablement bien, vous ne trouvez pas ? ajoute le robot.

Et il continue à bavarder sans attendre ma réponse.

Bon. Au cours de l’interview, j’arrive à lui faire réciter un résumé de l’actualité du jour (suivi d’un très utile : « je n’ai aucune idée de ce que cela signifie alors si vous voulez des détails, cherchez-les vous-même») et de la météo (« nuageux avec averses occasionnelles »). A quoi vous attendiez-vous pour 2.000 dollars ? Ce sera le prix de vente de Pepper lorsqu’il commencera à être distribué dans le commerce par SoftBank en février 2015.

Finalement, Pepper me recommande de m’épiler entièrement le torse, d’enlever tous mes habits et de déambuler « au naturel » comme lui. Probablement le conseil le plus gênant que j’aie reçu de toute ma vie.

− Je me ferais arrêter si je faisais ça, dis-je avec lassitude.

− Je plaisantais, piaille Pepper. J’espère que vous reviendrez jouer avec moi.

− Oui oui…

Je quitte l’immeuble précipitamment. J’ai quelques troubles du sommeil depuis lors.

Alastair Himmer