La geisha Kikumaru pendant une interview avec des journalistes de l'AFP en septembre 2015 dans une maison de thé de Kyoto (AFP / Toru Yamanaka)

Dans le « monde des fleurs et des saules »

KYOTO (Japon), 4 décembre 2015 – Dans le film de 007 On ne vit que deux fois (1957), il y a une scène où l’agent secret japonais Tiger Tanaka déclare à James Bond : « au Japon, les hommes passent en premier, les femmes en second ».

Presque cinquante ans plus tard, le principe de galanterie occidental « les dames d’abord » ne semble toujours pas avoir fait beaucoup d’adeptes dans l’archipel, ce qui ne manque jamais de m’étonner dans ce pays réputé pour son exquise politesse et ses bonnes manières. En visite dans la ville mythique de Kyoto, j’essaye de comprendre pourquoi. Et qui de mieux pour parler de ce sujet qu’une geisha ? Mais il me faut d’abord en trouver une. Plus facile à dire qu’à faire.

Beaucoup de gens plus doués que moi ont essayé, et s’y sont cassé les dents. Interviewer une geisha, ou même simplement jeter un œil dans leur délicat « monde des fleurs et des saules » relève de la gageure, surtout pour un journaliste étranger. Alors, quand une amie originaire de Kyoto qui travaille dans le secteur de la mode me dit qu’elle peut m’arranger ça, je retiens ma respiration…

Des geishas avant une cérémonie du thé à Kyoto, en novembre 2006 (AFP / Yoshikazu Tsuno)

« Dis-lui que je suis désolé, mais nous ne pouvons pas payer pour cette rencontre », dis-je, en m’attendant plus ou moins à ce que cette phrase fasse tout capoter.

Heureusement, il n’est pas question d’argent. Nous arrivons donc dans le quartier de Gion, où rendez-vous a été pris avec la célèbre geisha Kikumaru dans une maison de thé au charme désuet. Les touristes se retournent sur notre passage en voyant les caméras que nous trimbalons. Des geishas au visage fardé de blanc, vêtues de kimonos raffinés, flottent élégamment le long des rues pavées comme elles le font depuis le XVIIème siècle.

Changement d'époque

Quand nous franchissons la porte basse de la maison de thé, c’est comme si nous changions d’époque. L’établissement a été entièrement réservé pendant une heure avant l’ouverture habituelle par un « danna », un riche client qui s’avère être un ami de mon amie – laquelle s’est chargée pour moi à Kyoto de tous les arrangements complexes qui ont abouti à cette rencontre. Après avoir gravi un escalier branlant, nous voici dans une pièce donnant sur la rue en contrebas.

Kikumaru (AFP / Toru Yamanaka)

Notre interviewée arrive, s’incline modestement, prononce le traditionnel remerciement dans le doux dialecte de l’ancienne capitale impériale, « o-kini », et s’agenouille sur le tatami. L’entretien peut commencer. Tranchant un peu avec l’atmosphère délicate, Kikumaru ne mâche pas ses mots quand il s’agit de parler des règles sociales au Japon ou de l’égalité des sexes. Et si ce dernier concept semble a priori totalement absent du monde hors du temps où évoluent les geishas, mon interlocutrice remet vite les choses à leur place.

Piliers de la famille

« Dans les temps passés, les geishas de Kyoto étaient les filles des samouraïs », dit-elle. « Ces jeunes filles au pédigrée militaire étaient naturellement prédisposées à la vie en société et quand le système féodal s’est effondré, elles sont devenues des artistes pour subvenir aux besoins de leurs proches. En fait les geishas étaient les piliers de leurs familles ».

Le quartier de Gion à Kyoto, en 2008 (AFP / Philippe Lopez)

Et si une geisha – ou les geiko, comme on les appelle à Kyoto – prennent soin de toujours marcher à trois pas derrière un homme, l’origine de cette tradition n’est pas forcément celle que l’on croit. « Ne vous emballez pas », lance Kikomaru d’une voix amusée. « Quand vous réfléchissez bien, c’est quelque chose de parfaitement naturel. Si les messieurs marchent devant, ce n’est pas parce qu’ils se croient supérieurs. Autrefois, marcher dans la rue au Japon pouvait être dangereux. Beaucoup de gens se promenaient avec des sabres et on pouvait à tout moment se faire attaquer. C’est pourquoi les hommes prenaient les devants, pour protéger les dames. En fait c’est plutôt quelque chose de galant ».

Facture astronomique

Les geishas (mot qui signifie littéralement: « personne qui pratique les arts ») sont des expertes dans les arts japonais traditionnels tels que la danse, la flûte et le shamisen. Leur travail consiste à divertir des invités de marque, généralement pendant un dîner ou un banquet. Ces invités – souvent des politiciens ou de riches hommes d’affaires – ne savent même pas à l’avance combien coûte une soirée. Ils ne l’apprennent qu’en recevant à la fin du mois une facture astronomique.

Elles sont nécessairement célibataires. Quand elles se marient, elles doivent quitter la profession. Et elles se plaignent souvent d’être confondues par les étrangers avec des prostituées, cliché entretenu, entre autres, par le film Mémoires d’une geisha (2005) inspiré du roman de l’Américain Arthur Golden. « Qu'est-ce qui diffère entre ce film et la vraie vie d'une geisha ? Eh bien, à peu près tout ! » s'exclame en riant Kikumaru. «Il n'y a pas d'intimité physique avec les clients. Une geiko est une confidente».

Cinq ans d'apprentissage

« Certains pensent qu’être geisha est quelque chose de glamour. Mais en réalité c’est une épreuve de résistance », explique Kikumaru. « Les geishas sont de fortes personnalités ». D'où l'expression « monde de fleurs et de saules » pour désigner l'univers dans lequel elles évoluent: une geisha se doit d'avoir la délicatesse d'une fleur et la résistance et la souplesse d'un saule.

Les geiko de Kyoto commencent leur carrière comme servantes quand elles quittent l’école à 15 ans, âge de la fin de l’éducation obligatoire au Japon, et deviennent rapidement maiko - apprenties. Elles passent les cinq années suivantes à s’entraîner aux arts, à l’étiquette sociale et à la conversation. Elles prennent en général le titre de geiko vers l’âge de vingt ans.

Une maiko (apprentie geisha) pendant une démonstration de danse traditionnelle à Tokyo en 2007 (AFP / Toru Yamanaka)

Les règles strictes qui gouvernent l’existence des quelque 175 geiko officiant de nos jours à Kyoto contrastent avec la liberté croissante et le confort dont jouissent la plupart des femmes dans le Japon moderne. Quand je demande à Kikumaru si elle regrette d’avoir choisi ce métier, elle répond avec une brutale et touchante honnêteté et me raconte la vie dans l’univers cloîtré des cinq quartiers des geishas de Kyoto, connus sous le nom de « hana-machi » (« villes de fleurs »).

Pas de vie privée

« On a conscience en permanence de ne pas vivre une vie normale », dit-elle. « Le style de vie de geiko vous colle à la peau et on se sent déconnectée du reste de la population. Quand une maiko en route vers un banquet drapée dans son kimono croise des écolières de son âge en uniforme, elle les imagine allant dîner ensemble au restaurant pendant qu’elle sera à genoux sur un tatami. Elle n’a pas de vie privée, elle partage sa chambre avec trois ou quatre autres filles ».

Ecolières dans le quartier de Gion à Kyoto, en 2008 (AFP / Philippe Lopez)

Pourquoi souhaite-t-on devenir geisha, alors ? « La geiko a pour devoir de protéger et prolonger la culture et les traditions japonaises qui disparaissent progressivement », explique Kikumaru. Elle raconte qu’elle a choisi sa vocation au cours d’un séjour linguistique en Australie. Le père de la famille chez qui elle habitait, passionné de Japon, lui avait demandé de traduire un vieux rouleau peint qu’il avait chez lui. Elle en avait été incapable. Elle avait alors décidé de se plonger corps et âmes dans ses propres racines et d’en être fière, même si cela comportait des sacrifices.

Comment manger des frites ?

« Nous devons veiller à l'image que nous projetons. Lorsque nous sortons il nous faut toujours faire attention à la façon dont nous marchons, à notre maintien, à notre comportement », dit-elle. Pas question non plus, cela va de soi, d'être vue en train de faire quelque chose d’aussi vulgaire que de manger sur le pouce. Mais là les geiko, dans un geste de grandes sœurs compréhensives, ont trouvé pour leurs apprenties une solution. « Une maiko n'a de fait pas le droit d'aller dans un fast-food ou une boutique de mode où l'on vend des minijupes. Mais il leur arrive de mourir d'envie de frites », sourit Kikumaru. « Dans ces cas-là, nous enfilons un jean et nous allons incognito leur en acheter pour qu'elles les mangent en secret à la maison ».

Un groupe de maiko dans la gare de Kyoto, en juin 2015 (AFP / Jiji Press)

« On sacrifie son adolescence à s’entraîner pour devenir geisha, et parfois on a envie de tout plaquer », continue Kikumaru, maintenant âgée de 31 ans. « Mais il faut dominer ces sentiments ».

L’entretien touche à sa fin. « Etes-vous sur Facebook ? » je demande à mon interviewée. « Certainement pas, mon cher », sourit-elle. Nous échangeons tout de même nos numéros de téléphone, et nous promettons de rester en contact. J’ai maintenant une geisha dans le carnet d’adresses de mon smartphone… Avouons que pour un gars comme moi, élevé dans les bas-fonds d’Islington, c’est plutôt cool.

Alastair Himmer est un correspondant de l’AFP basé à Tokyo, spécialisé dans le sport et les sujets lifestyle. Suivez-le sur Twitter (@alastairhimmer). Cet article a été traduit de l’anglais par Roland de Courson à Paris (lire la version originale).

Une maiko dans un restaurant traditionnel de Kyoto, en mai 2004 (AFP / Yoshikazu Tsuno)
Alastair Himmer